Accès au contenu
International

Retour du Brésil

Alors que l'accord commercial entre le Mercosur et l'Union européenne a été signé le 17 janvier au Paraguay, avoir un regard sur l'élevage bovin tel qu'il est mené au Brésil est intéressant. Le Nivernais Emmanuel Bernard a participé, en octobre, à un voyage de découverte organisé dans ce pays par Interbev. Il livre son ressenti.

Par Berty Robert
Retour du Brésil
Des bovins par milliers dans des feed-lots : bienvenus dans une exploitation brésilienne !

Président de la section bovine d'Interbev, l'éleveur nivernais Emmanuel Bernard a participé à un voyage d'études qui s'inscrivait dans le cadre du Congrès mondial de la viande. Ce dernier, organisé par l'Office international de la viande (OIV) se tenait fin octobre 2025, au Brésil, dans l'État du Mato Grosso. Alors que l'accord commercial entre l'Union européenne et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) a été signé, le 17 janvier, le ressenti du Nivernais apporte un éclairage intéressant sur la manière dont on conçoit l'agriculture et l'élevage, de l'autre côté de l'Atlantique. Emmanuel Bernard a rencontré des acteurs des filières agricoles et alimentaires brésiliennes, de l'abattage, de la distribution, de l'alimentation animale, des organismes de sélection de races bovines, des exportateurs de viande et des exploitations. « On a pu, souligne-t-il, découvrir leurs conditions de travail dans l'élevage bovin, la manière dont les producteurs sont soutenus politiquement et leur potentiel. » Chose surprenante pour nous : le Brésil a deux ministères de l'Agriculture : le ministère de l'Agriculture et de l'Élevage (Mapa) sous la direction de Carlos Favaro, et celui du Développement agraire et de l'Agriculture familiale (MDA), confié à Paulo Teixeira.

Un sacré « terrain de jeu »

« Le MDA, précise Emmanuel Bernard est dédié à la fourniture d'alimentation intérieure et le Mapa, ministère de l'agro-industrie totalement assumé, est tourné vers l'exportation. » Pour donner une échelle, le Mapa représente 1,1 million d'exploitations, dont 24 000 disposent de plus de 2000 ha. Le MDA, pour sa part, représente 3,9 millions d'exploitations de tailles plus modestes, qui exploitent 23 % de la SAU nationale. « Carlos Favaro, ministre du Mapa, est clairement un lobbyiste du produit agricole et agroalimentaire brésilien, à travers le monde. Son « terrain de jeu » c'est la Chine, les États-Unis, l'Europe, le Japon, le Moyen-Orient… Cela donne une idée de leur vision des choses. On sent qu'il y a un lien très direct avec des structures agro-industrielles de premier plan au niveau mondial. » Sur les exploitations visitées, l'éleveur nivernais a été confronté à un univers très différent de ce que l'on connaît sous nos latitudes : « Tous les moyens de production sont mis en œuvre. Il n'y a pas de limites, en termes de surfaces, de techniques, de produits, ils n'ont pas de tabou. Le principe de précaution leur est totalement étranger et, en même temps, ils sont complètement transparents sur ce qu'ils font (cultures d'OGM, utilisation d'antibiotiques activateurs de croissance des animaux, usage de défoliants, déforestation). C'est complètement assumé et ils expliquent néanmoins qu'à leurs yeux, ils sont dans un système soutenable. Ce sont de vrais éleveurs, il n'y a pas de doute ! Leur système d'élevage est assez classique au niveau des naissances, avec des animaux qui pâturent en prairies. Ils ont une production d'herbe intéressante. Les veaux sont de races peu précoces et pâturent pendant une dizaine de mois. Ensuite, ils sont mis en feed lots (parc d'engraissement) pendant 4 ou 5 autres mois et à partir de ce moment ils sont nourris de manière intensive. Il n'y a quasiment pas de traçabilité individuelle, l'âge des animaux est défini par rapport au nombre de dents. »

Deux faiblesses

Dans cette région du centre du Brésil qui, manifestement, bénéficie de conditions agronomiques très bonnes (sols, disponibilité de l'eau, ensoleillement) Emmanuel Bernard note néanmoins deux faiblesses : « la logistique, parce qu'ils manquent de bonnes infrastructures routières ce qui rend l'accès aux fermes relativement compliqué, et puis leur grosse dépendance aux engrais. Ils importent énormément de phosphore notamment. » Au final, que conclut-il de cet aperçu de l'agriculture brésilienne ? « Je suis revenu avec un sentiment d'immense inquiétude pour le bœuf, mais ce n'est rien comparé à ce que je ressentirais si j'étais producteur de miel, de poulets ou de sucre ! La quantité de miel qui va venir du Mercosur sans droits de douane dépasse la production française dans sa totalité, et sur ces produits-là, la traçabilité est loin d'être exemplaire. J'estime que ceux qui ont voté en faveur de l'accord du Mercosur se fichent pas mal de l'agriculture européenne mais ils se fichent aussi des consommateurs. On interdit chez nous certaines pratiques mais avec cet accord on donne un blanc-seing pour poursuivre l'utilisation de produits interdits chez nous et qui auront des conséquences sur la santé des consommateurs et l'environnement. Personnellement, je ne m'estime jamais battu et je reste combatif, je sais que, sur le long terme, c'est nous qui avons raison. Mais, parce que les « politiques » n'ont pas eu le courage de s'y opposer, ou parce que Bruxelles aura empêché certains de ces élus d'agir, j'ose espérer que des juges de la Cour de Justice européenne mettront à mal cette stratégie de sacrifice de l'agriculture. »