Qui, de l'homme ou de l'animal, influence l'autre...
Enseignante-chercheuse à l'Institut Agro Dijon, Alexandra Destrez explore les comportements d'animaux d'élevage. Elle tente de comprendre comment l'homme et l'animal s'influencent, plus ou moins consciemment. Au centre de ses recherches : les odeurs.
Et si on parlait odeurs ? Les nôtres, celles des animaux d'élevage, et les influences que les unes et les autres peuvent avoir dans le rapport que l'humain entretient avec ceux qu'il côtoie, chaque jour, dans les prairies ou les stabulations. Tous autant que nous sommes, nous produisons des odeurs à foison, pas toujours très agréables, mais qui traduisent les émotions que nous ressentons. Autant de signes plus ou moins conscients ou flagrants mais qui influent sur notre rapport à l'autre, qu'il soit humain ou animal. Vaste sujet qui constitue un terrain de recherche quasi infini pour Alexandra Destrez, mais sur lequel elle est venue progressivement. Enseignante-chercheuse et docteure en éthologie, elle travaille au sein de l'Institut Agro Dijon depuis 2013. Désireuse de devenir ingénieure agronome, elle s'est vite prise de passion pour les questions de bien-être et de comportement des animaux d'élevage.
États mentaux
Dans le cadre de ses études à Clermont-Ferrand, elle a pu mener de premières observations et recherches au Canada, sur les vaches laitières, puis en France, dans des élevages porcins du Poitou. À chaque fois, c'est le comportement des animaux face à des situations précises qui était observé pour en tirer des enseignements permettant d'améliorer leur bien-être et leurs performances. Au terme de ses années de formation, l'enseignante-chercheuse a décidé de préparer sa thèse de doctorat en la centrant sur les états mentaux des animaux : « mon sujet était de voir si, comme chez l'être humain, l'accumulation d'émotions négatives entraînait des états mentaux négatifs et durables chez les animaux de ferme. » Il lui a fallu développer des méthodes d'apprentissage sur les moutons, objets de son étude. « On a appris à des brebis une situation positive, détaille la chercheuse : lorsque, dans l'enclos où elles se trouvaient, le saut était placé à gauche, elles obtenaient une récompense alimentaire. Lorsqu’il était à droite, une petite porte s'ouvrait qui laissait passer le flux d'une soufflerie. » Rien d'abominable en l'occurrence, mais un résultat peu apprécié par l'animal.
Le lien animal-éleveur
Au terme de trois années de recherche, Alexandra Destrez soutient sa thèse et obtient son doctorat en 2012. Recrutée par l'Institut Agro Dijon, (à l'époque Agrosup) elle a pu y développer des modules d'enseignements inédits traitant des questions de bien-être et de comportement des animaux. En parallèle, elle poursuit ses activités de recherche avec l'équipe de Clermont-Ferrand, en prenant comme « matière » des élevages bourguignons. C'est là qu'elle commence à s'intéresser au comportement des animaux en lien avec celui des éleveurs. « Je voulais comprendre les pratiques qui étaient mises en place et ce qui modifiait le comportement des animaux ». Elle mène ce travail sur des élevages de bovins allaitants, notamment avec Céline Zanella, de Bovins Croissance. Elles enquêtent auprès des éleveurs pour connaître leurs habitudes, testent les animaux pour évaluer leurs réactions face à des inconnus, ou face à leur éleveur. Le but était de déterminer quelles pratiques d'éleveurs pouvaient favoriser la docilité chez l'animal. De manière générale et assez logique, ce travail a démontré qu'un éleveur plutôt calme, qui n'élève pas la voix, qui n'est pas trop agité, obtient plus facilement la docilité de ses animaux. « On s'en doutait un peu, souligne Alexandra Destrez mais là, nous avons pu le documenter. Je pense que beaucoup d'éleveurs sont conscients de cela et ils savent très bien que lorsqu'eux-mêmes sont un peu énervés, leur manipulation d'animaux est souvent plus compliquée. » En 2018, elle intègre le Centre des sciences du goût et de l'alimentation (CSGA) au sein de l'équipe « Cognition et communication olfactives en développement » dans le but de comprendre comment l'olfaction peut jouer sur les comportements. « La plupart de mes collègues travaillent chez l'être humain, en maternité. Ils étudient les odeurs maternelles, paternelles et la manière dont elles influent sur les comportements des bébés. Il y a aussi une petite partie de l'équipe qui travaille sur les mammifères non-humains, et j'en fais partie. Dans ce cadre, nous avons recherché des activateurs de la tétée chez l'agneau, en lien avec des ateliers d'allaitement artificiel, par biberon ou par système automatisé. L'éleveur doit consacrer beaucoup de temps à apprendre aux agneaux à téter avec ces systèmes automatisés, puisqu'ils perdent toute la sensorialité qui irait avec leur mère (vue, odeur, toucher…) On s'est demandé s'il serait possible de trouver un substrat facilitant la tétée, déjà présent chez l'animal, pour ces agneaux privés de leur mère et ainsi apporter une piste de facilitation du travail des éleveurs. » Ils ont testé la cire inguinale, produite par la brebis. Une thèse scientifique a même été produite sur ce thème (1). Des prélèvements de cire ont eu lieu, leur chimie a été analysée puis la cire a été testée sur des agneaux. L'équipe a ainsi pu montrer que les agneaux nouveau-nés s'orientaient, de façon préférentielle vers la cire maternelle. Ils ont aussi révélé que si les agneaux aiment l'odeur de cette cire, cela ne les aide pas pour autant à téter sur des systèmes artificiels.
Contagion émotionnelle olfactive
Au terme de ces travaux Alexandra Destrez s'est convaincue qu'il y avait peut-être matière à étudier l'impact des odeurs émotionnelles humaines sur les animaux. Elle a décidé d'aller plus loin sur cette piste, de manière assez inattendue notamment en se constituant une « banque d'odeurs » (voir encadré). « Le fait que l'humain sécrète des odeurs spécifiques en fonction de l'émotion qu'il ressent est une réalité démontrée par des chercheurs néerlandais. Ils ont prouvé que si nous sommes stressés et qu'un autre humain sent notre transpiration, ce stress va lui être communiqué. Il y a donc de la contagion émotionnelle olfactive. Je me suis demandé si nous pouvions aussi envoyer ces signaux aux animaux. J'ai commencé à travailler sur des souris. Ça a plutôt bien fonctionné : elles ont réagi en présence d'odeurs d'humains stressés et se sont mises à déféquer beaucoup plus, ce qui est un signe de stress chez l'animal. J'ai aussi fait l'expérience sur des bovins allaitants de la ferme du lycée agricole de Quetigny, à Tart-le-Bas et nous avons démontré que les vaches passaient moins de temps à renifler les sauts d'odeurs d'humains stressés. » Après les souris et les bovins, c'est à nouveau vers les ovins qu'elle s'est tournée, en partenariat avec trois éleveurs de Côte-d'Or : Hubert Mony, Jean-François Bureau et Christophe Marc. « Mes expérimentations les font parfois un peu rire ! reconnaît-elle. Pour moi, il est important d'être proche des éleveuses et éleveurs avec lesquels je travaille et je n'interfère jamais dans leurs pratiques. J'essaye de « coller » à leur quotidien, je ne suis pas là pour les gêner mais je suis convaincue qu'on peut travailler sur le bien-être animal en bonne intelligence avec eux. » La chercheuse aimerait aller encore plus loin dans cette logique en prélevant des odeurs animales afin de les tester sur l'humain et voir si, à l'inverse, les émotions animales peuvent avoir une influence sur les comportements humains. De nombreuses questions restent encore à creuser dans ce domaine.
Une collection d'odeurs
Alexandra Destrez a besoin d'échantillons d'odeurs humaines nombreux et diversifiés pour mener plus loin ses recherches en matière d'interactions entre homme et animal. Ces odeurs, elle les collecte en recrutant des personnes qui acceptent de se livrer à une expérience inattendue : faire don de leurs odeurs corporelles, de la même manière qu'on donne son sang. Ici, pas d'aiguille impressionnante mais des compresses qu'on s'applique sous les aisselles avant de regarder, pendant 1 h 30, des extraits de films neutres, drôles, joyeux, tristes, émouvants, effrayants, bref, de véritables générateurs d'émotions qui vont se traduire par la production d'odeurs différentes. Des étudiants de l'Institut Agro Dijon se sont prêtés au jeu alors qu'ils étaient confrontés au stress de leurs partiels. « J'ai obtenu un beau stress de partiel que j'ai pu comparer à des odeurs collectées pendant des cours normaux ! » se réjouit la chercheuse. Le recrutement se fait sur toute la BFC. Ce panel d'odeurs corporelles humaines est ensuite soumis aux animaux. Si vous souhaitez y contribuer, vous pouvez le faire en contactant le mail suivant : catherine.husson@agrosupdijon.fr
(*)« La communication olfactive entre la brebis et l’agneau via la cire inguinale et son application dans l’optimisation de l’adaptation néonatale en élevage », soutenue par Justine Alary en novembre 2024.