Le scalpage, une alternative crédible ?
Le développement de résistance aux herbicides et la réduction du nombre de molécules mises sur le marché obligent les agriculteurs à trouver des solutions alternatives au désherbage chimique. Le scalpage est présenté comme l’une d’entre elles. Est-ce un phénomène de mode ou une solution crédible ? Répondre à cette question est nécessaire afin de déterminer les risques techniques et économiques pour les exploitants.
Le GVA d’Auxerre, en partenariat avec la Chambre d’agriculture de l’Yonne, la Fédération des Cuma de BFC, la Communauté d’agglomération de l’Auxerrois et l’Association pour la qualité de l’eau potable – Plaine du Saulce, a décidé de réaliser un suivi de parcelle, afin de juger de l'intérêt du scalpage comme alternative aux herbicides et à la réduction du nombre de molécules disponibles. Récemment, le travail de 12 outils en présentation et démonstration à Gy-l’Évêque a ainsi pu être caractérisé.
Un suivi de parcelle pour y voir plus clair
En amont de la démonstration, le choix de la parcelle a fait l’objet d’une attention particulière afin de permettre de caractériser la qualité de travail des différents scalpeurs. Sa taille a offert l’espace nécessaire au réglage des machines effectué par les constructeurs et concessionnaires dans des conditions de travail identiques à celles de la zone d’étude. Son occupation homogène du sol (liée au précédent colza et aux conditions météo de l’été) par des repousses peu développées mais nombreuses a rendu possible la comparaison de la capacité des outils à scalper les plantes sur leur largeur de travail. Enfin, l’organisation a permis de préserver une zone d’observations et de mesures étalée sur plus de 15 jours après le passage des outils.
Un cahier des charges bien précis pas si simple à atteindre
L’opération de scalpage vise à détruire efficacement les adventices ou repousses de cultures en place avant le semis tout en évitant de nouvelles levées ou repiquages. Cela signifie qu’il faut rechercher un outil capable de travailler le sol sur toute sa largeur à faible profondeur en minimisant la création de terre fine et le rappui, un outil qui favorise le dépérissement des plantes tranchées, et apte à passer dans la végétation en laissant des conditions favorables au semoir (absence de paquets de végétation, régularité et homogénéité de la couche travaillée). En réalité, la diversité des outils de conceptions différentes, associée à un large choix de pièces travaillantes et d’équipements complémentaires, montre toute la difficulté de répondre à ce cahier des charges précis. D’autant que pour réussir, rechercher un outil ne suffit pas. Les réglages effectués et les conditions d’intervention sont au moins aussi déterminants.
Une grande majorité des outils capable de scalper plus de 90 % des repousses
Les observations et mesures réalisées après passage des outils montrent que les trois quarts des outils sont capables de scalper plus de 90 % des plantes en place (photo 2). Il s’agit d’un premier constat satisfaisant puisqu’il est d’un niveau comparable à l’efficacité relevée en moyenne pour un herbicide. Dans le détail, les résultats vont de 63 % à 99 % et diffèrent en lien avec la conception des machines mais aussi des réglages appliqués. Ainsi, la profondeur de travail s’impose-t-elle comme premier facteur explicatif. En deçà de 4 cm, l’opération de scalpage devient moins efficace. Il n’en demeure pas moins qu’une faible profondeur de travail est mieux exploitée par un outil à socs plats avec une densité de pièces travaillantes et un taux de recouvrement élevés, faisant de ces deux derniers paramètres des critères de choix de l’outil.
Des repiquages nombreux qui font chuter l’efficacité d’un travail en un seul passage
Dans notre suivi, les 3 jours sans pluie suivant le travail des outils n’ont pas suffi à consolider le résultat obtenu précédemment. Les repiquages de pieds scalpés ont été nombreux, favorisés par 11 mm de précipitations et des températures douces (11,9° de moyenne journalière) intervenues le quatrième jour après passage des scalpeurs. En moyenne 33 % des pieds scalpés sont repartis (photo 3). Dans le détail, les résultats s’étalent de 12 % à 69 % ce qui constitue un écart important. Ici la profondeur de travail n’est plus le principal facteur explicatif même s’il est toujours possible d’affirmer que plus le travail est profond plus le repiquage est important. D’autres facteurs tels que la faculté de l’outil à déplacer et brasser la terre ou exposer les pieds scalpés en surface semblent prendre le dessus, s’ajoutant au rappui exercé par le positionnement et le nombre de roues de terrage. Dans ces conditions, les résultats montrent qu’un unique passage de scalpeur est insuffisant.
Des relevées d’adventices maîtrisées mais inéluctables
Des levées d’adventices, post-passage des outils, ont également été notées. Elles sont en moyenne de 19 pieds /m2toutes espèces confondues et sont variables selon les outils de 4 à 31 pieds /m2. Ces résultats trouvent un lien avec les repiquages observés précédemment, indiquant que les facteurs explicatifs sont très probablement identiques (profondeur de travail, quantité de terre fine, rappuyage). Il est tout de même intéressant de noter que les outils ayant travaillé très superficiellement (moins de 4 cm), à des vitesses de travail élevées, avec une densité de pièces travaillantes et un taux de recouvrement élevés, ne sont pas pénalisés par ces levées d’adventices. Ces résultats vont plutôt à l’encontre des observations « habituelles ». À confirmer.
Un premier bilan encourageant
Ce suivi de parcelle est riche d’enseignements. Même s’il n’apporte pas toutes les réponses et demande à être reconduit dans d’autres conditions, il montre que les observations et mesures sont indispensables pour se déterminer tant sur les performances des outils et ses réglages que sur la pertinence de la technique et les conditions de réussite. Il semble acquis qu’un travail superficiel (entre 4 et 5 cm) en un seul passage est à exclure. Même si la majorité des outils est efficace pour scalper les plantes en place, l’intensité des repiquages liée aux conditions pédoclimatiques qui suivent l’intervention est trop élevée. Elle exige un second passage. Ce constat montre que le scalpage s’apparente à du désherbage mécanique et que des progrès sont à faire sur les conditions d’utilisation de ces machines (humidité du sol, météo, stade des plantes en place, broyage des résidus, …). Avec des « fenêtres météo » aléatoires d’une année sur l’autre, le débit de chantier de l’outil prend aussi de l’importance. Enfin, il n’y aura pas d’outil miracle mais des outils aux conceptions et équipements cohérents avec les objectifs recherchés. Travailler superficiellement tout en scalpant la totalité de la largeur d’intervention exige de travailler de manière régulière, à plat, avec un fort taux de recouvrement obtenu par la largeur des socs ou le nombre de pièces travaillantes. Réduire les zones non scalpées suppose d’avoir un outil assez compact (forcément plus sensible aux bourrages), de limiter les mouvements des pièces travaillantes et de s’orienter vers des montages d’autant moins flexibles que la vitesse d’intervention est élevée. Éviter le repiquage et les levées d’adventices condamne le rappui et plaide pour des équipements complémentaires capables de ramener à la surface les plantes scalpées. Cet ensemble d’exigences fait de l’adaptation des outils de déchaumage une voie plus délicate à exploiter. Si la destruction des plantes sur la largeur de travail de l’outil est possible en augmentant la profondeur de travail, le repiquage et les levées d’adventices risquent d’être plus importants. Pour finir, travailler le sol à bon escient doit rester un leitmotiv : inutile ou mal réalisé, le travail du sol coûte cher, consomme du temps et de l’énergie. L’excès peut même conduire à une dégradation du sol en profondeur.