« Il faut inventer les 40 prochaines années ! »
À l'occasion du Forum céréalier de Bourgogne-Franche-Comté, un tour d'horizon des filières céréalière et oléoprotéagineuse a été effectué, avec un constat : on est parvenu au bout d'un système et il faut en imaginer un autre. Dans ce contexte économique difficile, la question des zones intermédiaires fut particulièrement présente.
Des cours de grains déprimés, un climat qui change, des qualités et des rendements de récoltes très variables, des contraintes de plus en plus fortes sur les moyens de production… Les grandes cultures sont à la peine en France, depuis trois ans, et encore plus sur les zones intermédiaires à faible potentiel. Le Forum céréalier organisé le 5 mars à Longvic, près de Dijon, ne pouvait faire autrement que refléter ces difficultés et les doutes qui assaillent les producteurs. Éric Thirouin, président de l'AGPB le reconnaissait d'emblée : « je suis installé depuis 35 ans et je n'ai jamais connu une situation aussi tendue. » Le manque à gagner pour le secteur céréalier en 2025 est estimé à 2 milliards d'euros. En 2023, les céréales et oléoprotéagineux ont affiché le revenu le plus bas de toutes les filières agricoles et la situation a empiré en 2024. 2025 ne devrait pas non plus être bon : au total, après ces trois mauvaises années, nous ne sommes pas à l'abri d'en connaître une quatrième du même « tonneau », notamment en regard de la situation géopolitique actuelle, avec le blocage du détroit d'Ormuz et la forte hausse que cela devrait entraîner sur les prix des engrais et du carburant, et donc sur les charges.
Perte de compétitivité
Même sans cela, pour 2026, l'AGPB estime que l'impact du Mécanisme d'ajustement du carbone aux frontières (MACF) sur les engrais azotés devrait entraîner, au minimum, un surcoût compris entre 10 et 13 euros/t de blé tendre, et donc une perte de compétitivité. C'est le constat de la fin d'un cycle qui s'impose : « il nous faut inventer les 30 ou 40 années qui viennent, souligne le président de l'AGPB. Je pense qu'il n'est plus possible de fonctionner dans le système actuel, on doit retrouver des filets de sécurité, sur nos prix, et des capacités d'innovation et de recherche. » « Il faut remplacer le principe de précaution par un principe d'innovation » renchérit Philippe Heusèle, secrétaire général de l'AGPB. Rien ne sera simple, tout le monde le sait bien. En dix ans, 1 million d'ha de blé tendre a été perdu. C'est le symptôme d'une culture qui perd en attractivité économique, avec des conséquences qui vont bien au-delà des seuls producteurs : tout l'écosystème des coopératives ou des transformateurs est impacté. On en a eu l'exemple avec les difficultés de Dijon Céréales révélées en fin d'année dernière mais la coopérative côte-d'orienne est loin d'être la seule dans ce cas. Tout le secteur des coopératives céréalières français y est confronté.
Des rendements préoccupants
Du côté des oléoprotéagineux, ce n'est pas beaucoup mieux mais la situation présente des aspects un peu différents, selon Benjamin Lammert, président de la FOP : les prix posent moins de problèmes mais c'est la question des rendements qui est, en revanche, très préoccupante. La tendance est à la baisse sur les protéagineux, dont les rendements/ha ont été divisés par deux ces 15 dernières années. Une réduction du même niveau s'est produite sur le nombre de matières actives autorisées ou de solutions phytosanitaires. « Il faut qu'on se réveille ! explique le président de la FOP. Nous avons des impacts majeurs suite à des décisions structurelles prises il y a 15 ans en faveur de l'environnement mais en se fichant des conditions économiques pour des agriculteurs priés de s'adapter… » Face aux milliards d'euros de manque à gagner en 2025, les 40 millions du fonds d'urgence mis en place par l'État, constitué d'aides exceptionnelles pour les exploitations spécialisées en céréales et protéagineux et de prise en charge de cotisations MSA, font pâle figure. Éric Thirouin rappelle que l'AGPB avait demandé 120 millions d'euros et 100 millions provenant de la réserve de crise européenne, qui traîne des pieds. On est donc loin du compte. De ce fait, l'AGPB a engagé des actions afin d'obtenir des mesures de soutien économique immédiates pour les exploitants, l'exclusion du MACF ou la compensation de ses effets, le soutien aux zones intermédiaires à faible potentiel et un desserrage de l'étau autour des moyens de production. Il s'agit aussi de réclamer le maintien d'une vocation productive dans la PAC, des outils de gestion des risques, une révision des filets de sécurité et enfin une réflexion sur les utilisations de l'eau. Le président de l'AGPB plaide aussi en faveur de la mise en place de cellules de crises départementales afin de constituer des dossiers au plus près des situations du terrain. « Cela nous aidera pour remonter au ministère la situation réelle du terrain… »
« Un pansement sur une hémorragie »
Clément Babouillard, président de la commission Productions végétales au sein de la FDSEA 21, s'est exprimé lors de ce forum. Il s'interroge sur l'efficacité de l'action syndicale sur les questions liées aux grandes cultures et à la défense des moyens de production : « Ce qu'on nous propose avec le fonds d'urgence, c'est un pansement sur une hémorragie. On se fiche de nous, alors à partir de quand on va décider de stopper la communication avec les politiques ? En ZI, on ne peut plus accepter de perdre un seul euro de PAC. Depuis 20 ans on a perdu quasiment 150 euros/ha. Aujourd'hui, certains comptes d'exploitation sont dans le rouge ! Le fonds de dotation de la MAEC ZI qu'on a obtenu est beaucoup trop faible. Pour la prochaine PAC, notre ZI doit reprendre 100 euros/ha. »
« L'État nous ment ! »
Autre expression remarquée lors du Forum céréalier, celle d'Antoine Carré, président de la FDSEA 21. Il exprimait son exaspération sur le manque de résultats obtenus face aux demandes agricoles : « On est confrontés à des normes franco-françaises émises par les politiques complètement déconnectés. On nous demande d'arbitrer sur des enveloppes budgétaires ridicules. Dans toutes les AG cantonales où je me rends, on se plaint qu'il y a trop de normes. L'État nous ment et personnellement, je n'ai plus confiance dans les politiques. Le Conseil régional développe une vision de l'agriculture en BFC uniquement axé sur le bio. Comment on fait pour arrêter de faire des constats et pour réellement faire bouger les lignes ? ».
Une table-ronde consacrée aux leviers de résilience pour les exploitations céréalières de la région sous pression s'est également tenue lors de ce forum. Nous en rendrons compte dans notre prochain numéro.