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Négociations commerciales internationales

Le dessous des cartes

Un véritable tir de barrage a accompagné le 4ème cycle de pourparlers de libre échange entre l’Union européenne et le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) qui s’est tenu à Brasilia du 2 au 6 octobre. En incluant dans la négociation 70 000  t de viande et 600 000 t d’éthanol, les négociateurs de la Commission européenne ont mis les produits sensibles au cœur de la bataille, sans satisfaire personne...
Par AMK
Le dessous des cartes
Séance de travail au parlement européen avec la commision sur le CETA,, TTIP et Mercosur.
Alors que certains États membres (11, dont la France et l’Irlande) jugeaient «prématuré» d’inclure des quotas d’importation pour les produits les plus sensibles, d’autres États (8, dont l’Allemagne et le Royaume-Uni) estimaient que le moment était venu de faire une telle proposition. Professionnels et députés européens sont montés aux créneaux, dont le président du groupe de travail viande bovine du Copa-Cogeca, Jean-Pierre Fleury, afin que la Commission n’inclut pas le bœuf dans la négociation du Mercosur. En vain. Pourquoi une telle hâte de la part des instances européennes ? Jean-Pierre Fleury décrypte le dessous des cartes d’une négociation dont les dés semblent pipés.
Depuis l’arrivée de Donal Trump au pouvoir aux États-Unis le mouvement en faveur d’accords commerciaux bilatéraux s’est accéléré. Chaque pays ou groupe de pays veut pousser son avantage sur fonds de mutations économiques internationales et d’une recomposition des flux commerciaux. Face à cela, l’Europe, sans ligne politique ni organisation politique commune, se retrouve désarmée et piégée. La commission européenne exerce son mandat «par défaut». Un mandat qui lui a été confié en 2004, au lendemain de l’échec de l’OMC en 2003. «Son action n’est que le reflet de l’incapacité des États membres à s’entendre sur une organisation politique européenne» confirme Jean-Pierre Fleury. «Quand la cacophonie règne au conseil et au Parlement européen, c’est elle qui tranche», mais sa position ne peut être que technique. En dix ans, «la face du monde a changé». À l’époque, la seule référence en matière commerciale c’était les droits de douane. «Une vision très limitée sans rapport avec les grands enjeux actuels et les enjeux de sociétés que sont l’environnement, la santé et toutes les attentes citoyennes qui ne sont pas inclues dans le mandat des négociateurs». D’où une incompréhension croissante entre les peuples européens, les instances technocratiques européennes et les instances politiques des États, incapables de dépasser leurs particularismes nationaux pour définir une vision politique partagée.
Jean-Pierre Fleury insiste sur l’importance de l’enjeu commercial représenté par l’importation de «pièces nobles». En France notamment, ce sont les morceaux qui bénéficient de la plus forte valorisation (8% du poids de la carcasse, mais 40% de sa valeur!). Les parts de marché en jeu sont donc énormes. Certaines multinationales de la viande voient là «une bonne occasion de faire sauter le verrou européen du troupeau allaitant, ce contingent de 70 000t équivaut en fait à 1,7 million de vaches allaitantes dans l’UE» calcule le représentant du Copa-Cogeca. Au Parlement européen, certains députés français, toutes tendances confondues, assurent que l’exécutif européen «envoie la filière bovine à l’abattoir». Si la proposition des négociateurs a provoqué un tollé , il semble au demeurant qu’elle ait été jugée tout-à-fait insuffisante par leurs interlocuteurs du Mercosur. Le round n’est donc pas terminé.
La bataille va se jouer aussi sur le terrain de la communication et du marketing. Les arguments en faveur du troupeau européen et surtout français ne manquent pas, sur le plan sanitaire notamment nous sommes les champions de la sécurité sanitaire, alors que nos exigences sont bien moindres pour des viandes importées dont la sécurité sanitaire n’est pas garantie, le contrôle étant effectué par le pays qui exporte. Après le scandale de la viande brésilienne avariée, dossier toujours en cours, on peut craindre certains manquements... Au Sommet de l’élevage les organisations agricoles ont alerté le Président de la République en lui rappelant que «les pays du Mercosur ont déjà trop d’accès au marché européen et représentent les trois quarts de toutes les importations de bovins de l’UE, avec 246 000t (équivalent carcasse) chaque année, alors que la consommation européenne diminue». Quant au sujet éthanol, il est tout aussi brûlant, les producteurs représentés par l’association ePure considérant que l’impact sur les agriculteurs de l’UE serait tout-à-fait négatif et que cette ouverture irait «à l’encontre de la politique climatique et énergétique» de l’Europe. Sauf que l’Europe peine à s’entendre sur une quelconque politique commune, la seule existant à ce jour concernant l’agriculture, avec tous les ratés que l’on connaît. La boucle est bouclée et l’on n’est pas prêt de s’arrêter de tourner en rond en regardant les cargos de marchandises passer.