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En région

Comment rendre crédible l'ambition de la souveraineté alimentaire

Les travaux régionaux sur la souveraineté alimentaire ont été officiellement lancés à Dijon le 16 avril. Ils déboucheront sur une conférence conclusive en juin. Entre les deux, il va falloir résoudre la quadrature du cercle entre volonté de produire plus localement… et contraintes posées aux productions agricoles.

Par Berty Robert
Comment rendre crédible l'ambition de la souveraineté alimentaire
L'amont comme l'aval des filières agricoles de BFC étaient représentés lors de la conférence d'ouverture des travaux, le 16 avril à Dijon.

On appelle ça un éléphant dans la pièce : le sujet que tout le monde à en tête mais que chacun fait semblant d'ignorer, ou ne veut surtout pas voir. Ce pachyderme, mélange de volonté de reconquête de souveraineté alimentaire et de contraintes toujours plus fortes posées sur l'acte de production agricole, on pouvait en ressentir la présence, le 16 avril dans l'amphithéâtre de l'Institut Agro, à Dijon. Ce jour-là étaient officiellement lancés les travaux sur la souveraineté alimentaire en Bourgogne-Franche-Comté (BFC), déclinaison régionale de la Conférence nationale lancée en décembre à Rungis par la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard. Il est ouvert, ce vaste chantier destiné à replacer la France à son rang de grande puissance agricole, capable de subvenir, sinon totalement, du moins en grande partie aux besoins nourriciers de sa population. Car le moins qu'on puisse dire ces dernières années, c'est que l'éclat de 1re puissance agricole européenne de la France a sérieusement pâli. L'Espagne, l'Italie, mais aussi l'Allemagne ou les Pays Bas affichent dans ce domaine des performances qui interrogent sérieusement.

Le cas d'école de la volaille

Le marché français importe de plus en plus : c'est particulièrement flagrant sur la viande de volailles. Lors de l'inauguration des travaux à Dijon, une image projetée montrait qu'en 23 ans, on est passé d'un solde positif de 716 000 tonnes équivalent carcasse (TEC), à un déficit de 448 000 TEC. Nos exportations sont passées de 900 000 TEC à rien alors que nos importations atteignent aujourd'hui 850 000 TEC. Certes, la situation n'est pas aussi spectaculaire dans tous les secteurs, mais il était grand temps que les pouvoirs publics prennent conscience de la nécessité de « réarmer » nos productions agricoles. En changeant de logiciel notamment comme cela fut rappelé par Vincent Lavier, président de la Chambre régionale d'agriculture de BFC : en arrêtant de croire que tout miser sur les productions haut de gamme et labellisées, certes gratifiantes sur le plan de l'image, allait suffire, et en comprenant la nécessité de choix politiques permettant le développement de productions agricoles plus massives, sans pour autant être bas de gamme. Des regards à changer, des approches à faire évoluer, il y en aura besoin si l'on veut que ces conférences sur la souveraineté alimentaire ne se résument pas à des grands-messes creuses. Un premier point encourageant était noté le 16 avril par plusieurs participants et notamment Christian Morel, vice-président du Conseil régional en charge de l'agriculture : le fait que l'ensemble des acteurs concernés étaient présents : agriculteurs, administration, transformation, agroalimentaire, distribution…

Aligner les besoins et les moyens

« L'enjeu, rappelait en préambule Perrine Serre, Secrétaire générale pour les affaires régionales (Sgar) de la Préfecture de Région, c'est de continuer à produire pour assurer notre indépendance. Il faut produire et changer nos manières de produire. » Ce faisant, elle mettait le doigt sur une des clés de ce combat pour une souveraineté alimentaire reconquise : aligner les besoins en productions et les moyens de celle-ci. Et là, tout le monde n'est pas sur la même longueur d'onde. Les représentants de l'État doivent composer avec des impératifs sociétaux qui imposent de plus en plus de limites et de contraintes à une agriculture dite « de production ». « Les enjeux de planification et de transition écologiques seront à prendre en compte » ajoutait Perrine Serre quand, en parallèle, Bjorn Desmet, Directeur régional de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (Draaf), rappelait que l'esprit de ces conférences est aussi de « faire bouger les lignes ». Luc Jeannin, président de la Chambre d'agriculture de Saône-et-Loire, soulignait que « produire n'est pas tabou. On le dit à l'occasion de cette conférence et c'est encourageant, mais quelles seront à l'avenir les conditions favorables pour qu'un jeune se dise : Je vais me lancer en agriculture ? »

Pas de revenu, pas de souveraineté

Cette souveraineté alimentaire devra, en effet, prendre en compte la question du revenu des agriculteurs, et celle du renouvellement des générations, les deux étant liées. « Une souveraineté alimentaire, ajoutait Christian Morel, ne se décrète pas, elle se concrétise sur un temps long et elle est indissociable de la question du revenu des agriculteurs. On pourra faire tout ce qu'on veut, s'il n'y a pas de revenus, on n'y arrivera pas. » S'interroger sur la préservation et le développement des moyens de produire impose un constat soulevé par Vincent Lavier : « déposer des recours en opposition à des projets agricoles est aujourd'hui trop facile. On doit aussi prendre en compte le fait que pour beaucoup de ménages, l'alimentation est devenue une variable d'ajustement. Les gens ont pris l'habitude de manger pour pas cher ce qui a conduit à une dévalorisation de l'acte même de produire en agriculture. Dans les années cinquante, l'alimentation c'était 40 % du budget des ménages en France, aujourd'hui c'est 13 %. Le consommateur peut nous aider à reconquérir notre souveraineté alimentaire mais il faut lui donner envie de nous accompagner dans cette démarche. » L'évolution du cadre législatif entourant l'agriculture pourra peut-être y contribuer, avec l'adoption, en mars 2025, de la Loi d'orientation pour la souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations (Losarga) impliquant le fait que l'agriculture est désormais qualifiée d'intérêt général majeur. La loi d'urgence agricole qui se profile est aussi très attendue par les filières pour préserver certains moyens de productions (engrais ou produits phytosanitaires). Mais ces sujets donnent lieu à de vifs débats sociétaux, pas exempts de contradictions avec l'objectif de reconquête d'une souveraineté alimentaire. C'est entre tous ces écueils que les acteurs impliqués dans la conférence régionale qui donnera lieu à des propositions en juin (voir encadré) devront naviguer… comme des cornacs conduisant leur éléphant avec délicatesse mais fermeté. Comme le faisait justement remarquer Fabrice Voillot, élu saône-et-loirien du Conseil régional de BFC, en charge de l'Alimentation de proximité, « sur la souveraineté alimentaire, la volonté politique ne suffit pas, il faut embarquer tout le monde… »

Conférence, mode d'emploi

La déclinaison régionale de la conférence sur la souveraineté alimentaire va fonctionner selon un schéma bien défini. Les conférences régionales ont pour but de décliner localement une stratégie nationale définie par secteur d'activité. Dans les semaines qui viennent, il va falloir identifier des projets qui répondent à un besoin de marché. À partir de mai se tiendront des groupes de travail et, fin juin, aura lieu en BFC une conférence conclusive avant une remontée des travaux au plan national. Les projets qui émergeront des travaux conduits au niveau régional devront prendre en compte toute la chaîne de valeur : consommation, transformation, production. Sur le plan national, sept groupes sectoriels ont été définis :

– viticulture

– productions végétales spécialisées

– pêche et aquaculture

– grandes cultures

– ruminants et chevaux

– viandes blanches

– fruits et légumes

Tous les choix faits dans les régions dans le cadre de ces conférences donneront lieu à un suivi local.