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Interprofession laitière

Le lait dans la baratte de la géopolitique

À l’occasion de l’assemblée générale du Centre interprofessionnel laitier Bourgogne Franche-Comté Est, à Nancy, Jean-Marc Chaumet, directeur Économie du Centre national interprofessionnel de l'économie laitière, a analysé les conséquences des mutations géopolitiques sur le secteur laitier et les défis qu'elles posent aux producteurs comme aux exportateurs.

Par Hélène Flamant
Le lait dans la baratte de la géopolitique
Jean-Marc Chaumet : « Le système est de plus en plus imprévisible et l’accès au marché de moins en moins sûr ».

Quelles sont les conséquences des évolutions géopolitiques sur la filière laitière ? C’est la question à laquelle s’est intéressé Jean-Marc Chaumet, directeur Économie au Centre national interprofessionnel de l'économie laitière (Cniel), à l’occasion de l’assemblée générale du Centre interprofessionnel laitier (CIL) Bourgogne Franche-Comté Est. « La commercialisation est un facteur de doux commerce entre les nations. Le libre-échange favorise la paix entre les peuples. Les pays se spécialisent, les échanges se font à moindre coût. Les États reculent au profit de logiques transnationales », introduit l’intervenant. Jean-Marc Chaumet pointe un basculement à partir de 2008. « Nous sommes passés d’une logique de commerce gagnant-gagnant à gagnant-perdant. Les règles de commerce international s’érodent car il faut absolument gagner. Ce qui était un atout hier, la spécialisation, est aujourd’hui devenu une faiblesse. La dépendance est signe de fragilité. En réaction, les pays mettent en avant la souveraineté. Et nous faisons face à un retour de la rareté, pas seulement du produit mais aussi de l’accès au marché, de la stabilité des flux, de la fiabilité des partenaires… ». En parallèle, l’agriculture est victime de chocs exogènes au système économique – covid, changement climatique, guerre en Ukraine et au Moyen-Orient – qui induisent la hausse des prix des intrants, des difficultés logistiques pour les produits et qui impactent aussi la demande. « Le système est de plus en plus imprévisible et l’accès au marché de moins en moins sûr », synthétise l’intervenant.

Choisir ses dépendances

Dans ce contexte international instable, chacun veut devenir souverain. « L’agriculture est une victime collatérale des tensions internationales, c’est un moyen de pression sur un autre pays », souligne Jean-Marc Chaumet, citant notamment l’embargo mis en place par la Russie en 2014 en réponse aux sanctions économiques suivant l’annexion de la Crimée. Les réactions des pays sont diverses. Aux USA comme en Chine, la sécurité alimentaire fait désormais partie intégrante de la sécurité nationale. En Europe, l’objectif de la PAC, à l’origine, était l’accès à l’autosuffisance alimentaire. Aujourd’hui, l’Europe reste dépendante notamment pour les engrais, elle est importatrice nette en calories et en équivalent hectares. « Assiste-t-on à un début de prise en compte ? s’interroge l’intervenant. L’Union européenne commence à reconnaître le secteur agricole comme stratégique ». Lors du Conseil européen des 27 et 28 juin 2024, la sécurité alimentaire a été inscrite au rang des priorités pour l’Union européenne sur la période 2024-2029, dans le cadre d’une « Europe prospère et compétitive », selon les termes de la présidente de la Commission. Mais Jean-Marc Chaumet observe également « que pendant la crise alimentaire de 2007-2008, l’Union européenne recherchait collectivement des solutions pour réduire les risques. Aujourd’hui, la souveraineté a pris le pas, chacun œuvre pour soi. Pourtant le collectif a ses intérêts ». Selon la définition de FranceAgriMer, « la souveraineté est la maîtrise considérée comme suffisante des dépendances externes, jugées pertinentes, nécessaires ou indispensables ». Jean-Marc Chaumet résume : « Il faut choisir ses dépendances. Nous ne pouvons pas tout produire, comme le café ou le cacao ».

Le lait, actif stratégique

Quelles conséquences sur le commerce de produits laitiers ? « La géopolitique est un facteur structurant de la filière laitière. Le lait n’est plus simplement un produit ou une commodité agricole, il devient un actif stratégique ». Le lait est un produit dépendant de chaînes globales fragiles. « Il est local dans sa production mais global dans ses intrants : engrais, alimentation animale, équipements, énergie ». Du côté de la consommation, 90 % du lait produit dans le monde est consommé dans le pays où il est produit et 70 % des exportations sont réalisées par l’Europe, les États-Unis, l’Australie/Nouvelle-Zélande et l’Amérique du Sud. « Le commerce laitier est nécessaire, certaines zones ne produisent pas assez de lait alors que d’autres sont excédentaires ». Le lait est une victime collatérale des tensions internationales : embargo de la Russie sur les produits alimentaires en 2014, tensions diplomatiques avec l’Algérie depuis 2024, hausse des droits de douane états-uniens depuis 2025 et de ceux de la Chine depuis la fin de l’année 2025. « Auparavant, l’évolution des marchés était surtout l’effet d’aléas climatiques, de cycles de production ou de demande. Désormais, l’effet de décisions souveraines peut peser sur les marchés. Les relations internationales pèsent sur les marchés laitiers. 17 % des exportations françaises en valeur se jouent sur la géopolitique et les relations internationales », observe Jean-Marc Chaumet, qui s’interroge : « Quelle stratégie commerciale adopter dans le contexte ? Réduire la dépendance à quelques grands marchés pour éviter les risques géopolitiques ? Tirer davantage parti des accords commerciaux existants (UE-Vietnam, UE-Corée du Sud, UE-Japon) ? Explorer des marchés en développement (Moyen-Orient, Asie du sud-est, Afrique de l’ouest, Amérique latine) » ? « L’arbitrage politique a désormais pris le pas sur l’arbitrage économique », conclut Jean-Marc Chaumet.