Changement climatique : changement d'optique
Le Conseil de l'agriculture régionale, réuni le 25 août à Bretenière près de Dijon, est révélateur d'un changement profond d'approche, de la part de la profession : les difficultés agricoles liées au climat sont désormais à appréhender sous un angle structurel et non plus conjoncturel. L'aide ne doit plus se résumer à du saupoudrage mais devra envisager la modification de cadres législatif ou réglementaire pour s'adapter.
On vante souvent les capacités de l'agriculture à s'adapter. Et, de fait, cette activité humaine a toujours appris à faire avec des contextes changeants. Ce n'est jamais simple, c'est parfois douloureux, mais c'est indispensable. L'été que nous vivons est révélateur d'un changement climatique profond. Il y aura un avant et un après 2026 et la profession agricole comprend progressivement que la canicule, la sécheresse, ou les excès d'eau connus à l'hiver dernier, ne sont plus des circonstances conjoncturelles mais bien la normalité structurelle qui s'impose à nos sociétés. Ce constat était évident lors du Conseil régional de l'agriculture de Bourgogne-Franche-Comté (BFC) réuni à Bretenière, près de Dijon, le 25 août, à l'initiative de la FRSEA. Consacrée aux pistes de réponses possibles face aux conséquences de la canicule et de la sécheresse, la rencontre mobilisait des représentants agricoles, mais aussi du secteur bancaire, de la MSA, de l'État, à travers la Direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (Draaf) et de la Région, avec la présence de Jérôme Durain, président du Conseil régional de BFC.
Une réponse à inventer
Face aux difficultés actuelles (mauvais rendements en grandes cultures, manque de fourrage, manque d'eau) et à celles qui ne vont pas manquer de se poser cet automne et à l'hiver, c'est une réponse d'ampleur et hors des sentiers battus qui s'impose. Une réponse à inventer, que ce soit en termes de soutien financier, ou d'évolution des cadres réglementaires. L'ampleur des difficultés économiques de nombreuses exploitations, au point qu'envisager un accès au RSA pour certains exploitants devient une vraie question, oblige à faire bouger les lignes. « Il va falloir agir très fort avec des dizaines de milliers d'euros » martelait Antoine Carré, président de la FDSEA 21. On n'est plus dans une configuration où, à une difficulté ponctuelle, répondrait une aide millimétrée. Au-delà des exploitations agricoles, les difficultés financières atteignent aussi les coopératives avec, comme le soulignait le doubien Arnaud Gaillot, président de la Fédération régionale des coopératives « des achats d'engrais au point mort et une augmentation des créances clients. » Selon une estimation du Conseil de l'agriculture, l'affouragement nécessaire à une exploitation de 100 vaches allaitantes pour faire face à l'absence de pousse en prairies depuis juin représente des charges en hausse de plus de 20 000 euros, uniquement sur ce poste. Même si elles sont à prendre avec beaucoup de précautions, car il ne s'agit encore que de tendances qui demandent à être confirmées, certaines projections de CerFrance BFC laissent deviner des résultats courant en baisse en grandes cultures ou encore en lait de plaine.
« Une année blanche… et pas que financière »
« L'économie de l'agriculture et de l'agroalimentaire manque de rentabilité, de compétitivité, et elle s'étouffe » confirmait le doubien Sylvain Marmier, président de la Fédération régionale des caisses de Crédit Agricole. « Les réponses généralisées n'ont pas de pertinence, remarquait Bjorn Desmet (Draaf BFC). D'où une vraie difficulté pour dimensionner les dispositifs de soutien. On doit travailler à la fois sur le conjoncturel et sur le structurel. Il faut mener les deux exercices de front. » Face à un tel contexte économique, maintenir un cadre réglementaire comme si de rien n'était devient un non-sens total pour la profession. « L'administration et l'État, exprimait le Nivernais Thomas Lemée, président des JA BFC, doivent comprendre que dans l'état actuel de l'agriculture, il faut nous laisser travailler. » « Il nous faut une année blanche, renchérissait le doubien Stéphane Sauce, président de la FRSEA BFC, et pas seulement sur le plan financier ! » Faire bouger les lignes réglementaires c'est, par exemple, dénoncer le fait que la législation sur les couverts intercultures n'a aucun sens dans un moment où semer serait une perte car rien ne pousserait, attendre depuis deux mois une réponse qui n'arrive pas symbolise l'inertie d'une administration face à une situation qui réclame de la réactivité. Une situation d'autant plus sidérante que certains départements ont, sur ce point, obtenu des dérogations longues (la Marne, par exemple) et d'autres non. C'est le cas en BFC. « Sur les couverts, poursuivait Bjorn Desmet, si certains départements ont été directement sur les dérogations intercultures longues, ce n'est pas notre cas, mais on envisage déjà le deuxième temps. »
Un système assurantiel qui doit évoluer
Faire bouger le cadre réglementaire, c'est peut-être aussi, comme le suggérait le Côte-d'Orien Vincent Lavier, président de la Chambre régionale d'agriculture, instaurer un moratoire sur la mise en place de nouvelles zones vulnérables. C'est encore faire évoluer le système assurantiel qui paraît inadapté à une crise de cette ampleur, c'est aussi agir auprès de l'Europe pour que ne s'allument pas des « feux rouges » dans les dossiers PAC, sans prise en compte, là encore, du virage climatique auquel doit se soumettre l'agriculture. C'est, en fait, demander aux administrations la même capacité d'adaptation que celle dont les exploitations doivent faire preuve. Pour la Région, si Jérôme Durain prévenait que les capacités financières de la collectivité dont il est en charge ne sont pas illimitées, il s'affirmait en faveur d'une revue complète des interventions de la Région en matière agricole dans le but de reconsidérer ce qui est utile et ce qui l'est moins et ainsi, flécher différemment certaines aides. Une chose est sûre : la profession agricole ne va pas attendre indéfiniment que les administrations démontrent leur prise de conscience du changement à l'œuvre. Stéphane Sauce donne rendez-vous dans un mois, fin septembre, pour faire le point sur les évolutions attendues.
Mesures d'urgence
Le Conseil de l'agriculture régionale de BFC propose une série de mesures d'urgence à prendre :
– S'assurer que les exploitants peuvent alimenter leurs animaux, alors que les récoltes de fourrages affichent des rendements beaucoup plus bas qu'à l'habitude. Certaines coopératives ont anticipé les besoins d'alimentation en produisant des concentrés grossiers. Il faut les mobiliser pour obtenir ces aliments. Nécessité de prise en charge de surcoûts liés aux transports. Obtention d'un crédit d'impôt pour les achats de fourrages liés à la sécheresse.
– Obtenir une année blanche pour les prêts à long terme.
– Prévoir la mise en place de l'Indemnisation de solidarité nationale (ISN) pour les prairies et les cultures de printemps.
– Revoir les modalités de fonctionnement de l'assurance récolte.
– Geler l'augmentation du prix des fermages, qui atteint + 3,23 % cette année.
– Pas de blocage des dossiers PAC en raison de mesures qui ne pourront pas être respectées et levée des autres obligations pour cas de force majeure.
– Prise en charge d'une partie des cotisations sociales.
– Exonération de la Taxe sur le foncier non bâti (TFNB), y compris pour les prairies et les terres labourables.
– Prise en charge par les collectivités des surcoûts liés à l'abreuvement.
– Pas de pertes supplémentaires à cause des dégâts de gibier, autoriser les tirs de nuits et les tirs pendants les récoltes sur les sangliers.
– Reconduction, par le Conseil régional de BFC, de prêts à court terme à taux zéro pour les dossiers Feader Modernisation en attente.
– Mise en place, par le Conseil régional, d'une avance de trésorerie de 10 000 euros non remboursable pour les JA récemment installés et remboursables pour les agriculteurs impactés par la sécheresse.
– Lancement, par la Région BFC, d'appels à projets Feader pour le stockage de l'eau, l'irrigation, la mise en place d'ombrières, l'abreuvement des animaux, l'isolation des bâtiments, le stockage des fourrages.
– Défiscaliser les stocks fourrages et paille autoconsommés par les éleveurs.
– Que l'État mette en place une organisation spécifique afin d'accompagner la gestion des projets liés à la souveraineté alimentaire.
La MSA capte un mal-être inédit
Les présidents des MSA de Bourgogne (Mauricette Besançon) et de Franche-Comté (Sylvain Charles) ont partagé le constat d'un malaise très profond dans la profession agricole. « La question du moral des agriculteurs doit passer en premier » soulignait Sylvain Charles. Mauricette Besançon, pour sa part, rappelait l'adoption d'une première enveloppe de prise en charge partielle sur l'appel de cotisations de juillet pour 700 adhérents concernés. Elle convenait aussi que les rentrées de cotisations sont de plus en plus compliquées : « Nous avons des primo débiteurs, des gens qui, jusqu'alors n'étaient pas en difficulté. » « Il faut bien être conscient, poursuivait-elle, que les difficultés sont devant nous et qu'il y a donc la nécessité de les anticiper. En juin, on dénombrait 400 situations de mal-être accompagnées par les travailleurs sociaux. Mais depuis, la situation a sans doute empiré… »