Quand nos ancêtres agriculteurs vivaient en communauté
Le Cercle généalogique de Saône-et-Loire a travaillé sur l’existence des communautés familiales agricoles qui vivaient en quasi-autarcie durant les siècles précédents, notamment dans le nord de ce département.
Jacques Racouchot, ancien instituteur et conseiller principal d’éducation est un retraité actif. Administrateur du cercle généalogique de Saône-et-Loire, il y a plus de 50 ans qu’il s’adonne à cette passion, pour lui ou pour les autres. C'est dans ce cadre qu’il est tombé par hasard sur des mentions étranges dans les registres paroissiaux : « personniers », « parsonniers », « consors », « communs en bien » « communauté de François Darmecy », « chef de communauté ». Il s’est renseigné auprès de collègues et dans des ouvrages historiques (notamment la référence « De même pot et de même feu », d’Henriette Dussourd) pour en apprendre plus sur ces nombreuses communautés familiales agricoles qui parsemaient le centre de la France. Jacques Racouchot a trouvé trace de ce mode de vie et d’organisation dans le nord de la Saône-et-Loire, à Grury (communauté des Fayots) et à Uxeau (communauté des Gagneaux). « J’ai compris qu’ils vivaient tous ensemble, tous copropriétaires… », introduit-il.
Un rempart contre le servage
Ces communautés ont sans doute été créées au Haut Moyen-Âge, après la chute de l’Empire romain, à une période trouble où les envahissements se succédaient et où les paysans étaient un peu livrés à eux-mêmes. Après l’an Mil et l’avènement des seigneuries rurales, ces communautés sont devenues un rempart contre le servage et permettaient d’éviter le triste impôt de la main morte (spoliation des biens des serfs après leur mort). Elles avaient aussi pour but d’assurer une certaine protection à leurs membres à travers la solidarité et le fonctionnement collectif, notamment contre les brigands qui écumaient la campagne. On faisait appel aux services de ces communautés pour les grands travaux de l’époque : défrichement, assèchement des marais, etc. Elles ont d’abord été dites « tacites », reposant sur un accord oral. Mais en 1566, l’ordonnance de Moulins stipule que toute association devait passer un contrat écrit. Ces communautés vivaient quasiment en autarcie, elles n’achetaient que le fer et le sel en dehors. Les membres, appelés, selon les régions, parsonniers, personniers ou consors, étaient considérés comme libres, mais personne ne possédait de chose en propre et, concrètement, il n’était pas facile d’en sortir, surtout pour les hommes considérés comme les forces vives. Il s’agissait de communautés familiales, généralement d’une vingtaine de ménages qui habitaient un même bâtiment et cultivaient des terres en commun. Elles étaient dirigées par un maître élu (à vie). Il dirigeait les prières, répartissait les tâches de travail, décidait des mariages, gérait le budget (vente des récoltes, paiement des impôts), sauf s’il devait avoir recours à un emprunt important : il avait alors besoin de l’assentiment du groupe. Il était le seul à avoir un contact avec les étrangers et était chargé de former son successeur. Certaines légendes lui prêtaient des pouvoirs quasi surnaturels tels que la capacité à guérir les bêtes et les hommes.
Un milieu hospitalier
Quand la communauté était importante, il déléguait des responsabilités à « un grand laboureur », un « grand vigneron », un « grand bouvier »… La communauté élisait aussi une maîtresse qui s’occupait de la maison, des enfants, du ménage, de la basse-cour et du jardin. Elle aussi déléguait des tâches aux autres femmes de la communauté. La proximité familiale n’était pas sans causer problème. Fréquemment, les communautés devaient demander des dispenses aux autorités religieuses pour des mariages au 2ᵉ ou 3ᵉ degré de parenté. Pour apporter du sang neuf, les communautés allaient trouver des candidats au mariage dans des communautés voisines. Elles étaient toutes très pieuses et particulièrement hospitalières. Elles assuraient gîte et couvert aux mendiants de passage, permettaient même aux vagabondes enceintes d’accoucher en leur sein. À partir du XVIIIᵉ siècle, de nombreuses communautés disparaissent. Elles sont dissoutes et les membres se partagent équitablement les biens. La raison ? L’évolution sociétale, le besoin d’émancipation des jeunes générations contre un patriarcat tout-puissant. Le Siècle des lumières est marqué par le développement de l’individualisme et de la déchristianisation. De nombreux procès éclatent suite à la volonté de départ de certains membres. En 1804, le Code civil vient leur faciliter la tâche en instaurant dans la loi un article décisif : « nul n’est tenu de rester dans l’indivision ». Après une lente agonie au XIXᵉ siècle, les communautés disparaissent à l’exception de deux qui franchissent le cap du XXᵉ siècle. La plus durable fut celle des Ferriers (à Escoutoux, Puy-de-Dôme) qui s’est éteinte en 1961.