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Dégâts de gibier

À bout de nerfs

Samuel Lenoir, éleveur à Morey-Saint-Denis, fait part d’une situation devenue «ingérable» dans ses prairies.
Il est peut-être l’éleveur le plus touché dans le département. Ses dégâts de gibiers sont omniprésents dans ses parcelles. «Tout est retourné chez moi», déplore-t-il, en faisant une énième fois le tour de ses 100 ha de prairies autour de sa ferme.
Par Aurélien Genest
À bout de nerfs
Samuel Lenoir, 40 ans, est d’autant plus excédé par la situation que celle-ci arrive encore à se détériorer, de jour en jour.

Cet éleveur de bovins, d’équins et d’ovins, avec une activité de centre équestre, tourne en rond depuis plusieurs semaines. «Je ne sais plus quoi faire, je crie pourtant depuis plus d’un an», s’inquiète l’habitant de Morey-Saint-Denis, près de Gevrey-Chambertin.

Pour Samuel Lenoir, «tout a commencé en 2015 avec l’autorisation d’agrainer» : «de grosses populations de sangliers sont arrivées en 2017, la cote viticole n’était jusqu’à présent pas réputée pour son gibier. Le phénomène s’est intensifié l’année suivante. Là, en 2019, la situation est devenue ingérable. Depuis l’année dernière, j’alerte mes interlocuteurs locaux, c’est-à-dire les présidents de chasses locales, mais rien n’y fait, rien ne change. Une soixantaine de sangliers ont encore été levés le week-end dernier mais une seule bête a été prélevée. DDT, DDPP : toute l’administration est au courant de mon problème, mais rien n’évolue. J’attends toujours les louvetiers, si tant est qu’ils puissent faire quelque chose».

«Plus possible de travailler»
Dans un profond désarroi, l’éleveur précise qu’il n’est «plus possible de travailler dans de telles conditions» : «une remise en état intégrale de toutes les parcelles est nécessaire au printemps. Sur des terres pauvres comme ici, un broyeur à cailloux sera forcément requis. Avec une location à 150 euros de l’heure, ça va très vite chiffrer… Derrière une telle opération, il faudra un «re-semis», en sachant que les parcelles ne donneront rien du tout avant au moins deux ans. Il faudra sans doute attendre trois ans avant d’espérer en tirer quelque chose, compte tenu des années sèches que nous avons ces temps-ci. Que vais-je faire de mes animaux en attendant ? Où vais-je les mettre, comment vais-je les nourrir ? C’est une impasse pour moi et ce n’est pas jouable économiquement. Dans le même temps, j’ai des annuités sur les terres. Il n’y a pas de solutions».

70 000 euros de clôtures
L’éleveur, propriétaire de parcelles situées entre deux lignes d’agrainage, pointe du doigt la «mauvaise gestion» des sangliers : «ce sont des dérogations accordées par le préfet, donc par l’administration, sous l’influence de la fédération des chasseurs et sans aucune concertation avec les acteurs locaux, qui ont contribué à appâter les sangliers, puis à les fixer sur une zone où les densités étaient naturellement faibles et qui ne posaient pas de problèmes. Désormais, je subis les conséquences de ces mauvaises décisions. La DDT, consentante à l’idée de suspendre provisoirement ces lignes d’agrainage à ma demande, tente d’inverser la tendance, mais le mal est fait et les colonies présentes sur le secteur sont sédentarisées et sont indélogeables. Je ne suis pas dupe, je travaille au milieu de la forêt : je conçois qu’il y ait un coup de nez de temps en temps dans mes prés, mais certainement pas à ce point. Vingt années de travail sont flinguées, c’est lamentable». «Lamentable», c’est aussi le qualificatif utilisé par Samuel Lenoir vis-à-vis de ces indemnisations proposées par les barèmes de la fédération : «elles ne compensent rien du tout et ne règlent aucunement le problème, cela va sans dire. C’est triste à dire mais cette situation est un peu comme un cancer : tant qu’on n’est pas dedans, qu’on n’est pas directement concerné, on ne peut pas s’imaginer la situation». L’éleveur souhaiterait que le sanglier soit, au plus vite, classé «nuisible» («susceptible de causer des dégâts») : «il faudrait aussi exercer une pression plus importante sur les sociétés de chasse pour qu’elles soient dans l’obligation d’avoir de meilleurs résultats. J’entends aussi que l’agrainage pourrait être de nouveau autorisé, c’est incroyable, je n’ose même pas y penser même cette pratique est déjà exercée illégalement aujourd’hui. Si les chasseurs veulent continuer de jouer, je veux qu’on me mette une clôture sur mes 100 ha. J’ai fait un devis, il y en a pour 70 000 euros, avec une installation d’1,50 m, enterrée de 30 cm».

«Pas un cas isolé»

Le cas de Samuel Lenoir n’est pas «isolé». Un ami venant de Massingy-lès-Vitteaux, Julien Marchand, lui rendait visite il y a quelques jours. «La situation de Samuel est extrême. Je ne suis pas à ce niveau, fort heureusement, mais je commence à m’inquiéter sérieusement. Les dégâts sont aussi en nette augmentation du côté de chez moi. Cette problématique enfle dans le département», confie cet éleveur de 75 vaches Angus. L’homme de 46 ans fustige l’agrainage, qui «est à l’origine de nombreux problèmes» : «tout est fait pour concentrer les animaux. Les grosses sociétés de chasse veulent un maximum de sangliers pour vendre un maximum d’actions. Dans le même temps, nous ne sommes pas aidés par les hivers doux que nous avons, qui est favorable à une bonne reproduction du sanglier. Les agriculteurs en font les frais. Sur l’aspect sanitaire, quand nous sommes en tuberculine, on ne dort pas pendant une semaine : cette situation n’est pas faite pour nous rassurer, surtout pour moi, qui fait 95 % de génétique Rien ne va. C’est un secret de Polichinelle : il y a des lâchers de sangliers, en plus avec des origines douteuses. Il y en a eu un à quelques kilomètres de chez moi il y a deux ans. L’histoire est passée devant les tribunaux et le gars n’a pris qu’une amende ridicule, en aucun cas dissuasive, tout comme l’amende qui est aujourd’hui réservée à celui qui est pris en train d’agrainer. La profession agricole prône la biosécurité, en demandant notamment de suspendre les pierres à sel. C’est sans doute une bonne mesure, mais à 200 m des pâtures, des gens mettent du goudron et du maïs pour les sangliers. On ne peut plus continuer comme ça. Les grandes chasses décident de tout. C’est un problème politique».