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Filière brassicole

Une filière locale et équitable se structure

En Franche-Comté, le développement des brasseries artisanales a fait émerger une filière originale, fondée sur des orges locales, biologiques et mieux rémunérées.

Par Alexandre Coronel
Une filière locale et équitable se structure
Une petite trentaine de brasseries artisanales de Franche-Comté et des départements limitrophes ont fait le choix de travailler avec des malts issus d’orges locales, dans un souci de cohérence...

C’est dans les locaux de la brasserie Backporte, à Bart, dans le Doubs, qu’une vingtaine de brasseurs ont présenté leur démarche. Tous partagent une ambition commune : faire vivre une filière brassicole locale, du champ à la chope, en assurant une juste rémunération des producteurs. L’histoire débute dans les années 2010, avec l’essor des microbrasseries. Rapidement, certains brasseurs souhaitent aller plus loin que l’achat de malt standardisé. « La filière naît de la volonté de valoriser une orge locale et de travailler dans un esprit de coopération plutôt que de concurrence », explique Jérôme Gloriot, de la brasserie la Pintadière à Besançon, un des pionniers du projet. Un temps envisagée, la création d’une malterie régionale est finalement abandonnée, faute de modèle économique solide. Le choix est alors fait de structurer une filière d’approvisionnement, avec un maltage réalisé à façon. Dès 2017, une dizaine d’agriculteurs se lancent dans l’aventure avec le GAB70, sur une centaine d’hectares. Les premières récoltes, environ 300 tonnes, sont expédiées en Belgique pour être transformées.

Sécuriser la filière

Face aux limites du fonctionnement initial, les brasseurs créent il y a deux ans un Groupement d’intérêt économique (GIE), baptisé avec humour « FC Orgie ». « L’idée est de s’organiser comme les agriculteurs », résume Matthieu Bernard, de la Rente rouge à Chargey-lès-Gray, en Haute-Saône, en charge de la logistique. Le GIE achète les orges au GIE Bio Comtois, avec un cahier des charges précis, et surtout des engagements en volumes et en prix sur trois années glissantes. Un point clé : les prix sont déconnectés des marchés. « Cela donne de la visibilité aux producteurs et sécurise la filière », souligne-t-il. L'orge est envoyée en Allemagne, à a malterie Naheland, à Bad Kreuznach, dans le Land de Rhénanie-Palatinat. La particularité de cette filière réside dans son fonctionnement anticipé. Entre le semis et la bière, il faut compter presque deux ans. « Une orge semée à l’automne 2025 sera utilisée dans les brasseries en 2027 », détaille Matthieu Bernard. Pour ajuster l’offre et la demande, les échanges entre producteurs et brasseurs sont réguliers : tours de plaine au printemps, réunions d’arbitrage à l’automne. Objectif : adapter les surfaces et sécuriser les débouchés.

Exigence agronomique

Côté production, la conduite de l’orge brassicole en agriculture biologique suppose un suivi technique rigoureux. Calibrage, pureté, état sanitaire : chaque lot est analysé après récolte. Aujourd’hui, la variété Salamandre domine, mais des essais sont en cours pour diversifier les profils. La coordination est assurée par Bio BFC, qui veille à l’équilibre entre besoins et production, tout en animant le réseau. Pour les producteurs, l’intérêt est réel. « Savoir que notre orge est transformée localement en bière artisanale est valorisant », témoigne Antoine Philibeaux, agriculteur à Cult, en Haute-Saône. La filière offre également une plus-value économique, de l’ordre de 80 €/t au-dessus du marché. Mais elle impose des contraintes : tri, stockage, calibrage… Surtout, la variabilité des rendements reste un défi majeur, avec des écarts parfois du simple au double selon les années. La conservation, sans insecticides, constitue un autre point de vigilance. Aujourd’hui, 27 brasseries, dont une dizaine en bio, utilisent ces malts régionaux. En cas de manque, elles complètent avec d’autres origines, comme en 2024 avec des approvisionnements en Bourgogne. Le FC Orgie va étendre son domaine d’activité en proposant à ses adhérents de mutualiser l’achat de houblons, capsules, levures, etc. Au-delà du produit, c’est bien une logique de filière territoriale qui se met en place. De la parcelle à la tireuse, la valeur ajoutée reste en grande partie locale. « Il y a une forme de militantisme dans cette démarche », conclut un brasseur. Un militantisme partagé par des consommateurs de plus en plus attentifs à l’origine et au sens de ce qu’ils consomment.