Un soutien indispensable face à un mal profond
Agriculteur en Côte-d'Or et vice-président de l'AGPB, Philippe Dubief revient sur les mesures d'aide à l'achat d'engrais. Une nécessité dont l'accès demeure complexe et, par certains aspects, absurde, mais aussi le symptôme d'une agriculture en grandes difficultés.
Dans un communiqué paru le 3 août, la Préfecture de Côte-d'Or a annoncé l'ouverture d'un guichet pour l'aide à l'achat des engrais à destination des agriculteurs (1). La mesure avait été officialisée par la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, le 28 juillet. Elle est une traduction supplémentaire de la dynamique mise en œuvre depuis plusieurs semaines et consécutive au conflit entre l'Iran et les États-Unis, qui a entraîné un blocage du détroit d'Ormuz, par où transite une grosse partie des engrais utilisés en agriculture. Depuis des mois, les tensions se multiplient autour de ces produits, entre hausse des cours du pétrole, mise en place, au début de l'année, du Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF-voir encadré), le tout sur fond de restrictions croissantes d'usage d'intrants, de débats sur la souveraineté alimentaire et la loi d'urgence agricole, de cours mondiaux du blé déprimés, de difficultés économiques à venir pour de nombreuses exploitations en grandes cultures, de décrochage constaté des rendements dans les zones intermédiaires… Seul point positif sur cette campagne 2026 : les qualités qui semblent bonnes partout.
Abondement de l'État
Ce plan Engrais, que prévoit-il ? 50 euros de prise en charge par tonne d'engrais, plafonnée à hauteur de la moitié de la consommation de 2025, et l'aide sera portée à 70 euros/tonne pour les agriculteurs dont les engrais pèsent plus de 10 % de leurs charges. Pour les jeunes agriculteurs, la prise en charge se monte à 70 euros par tonne d'engrais, avec un maximum de 10 000 euros. Ce plan résulte d'une décision de l'Union européenne (UE) de débloquer 540 millions d'euros, à la suite d'une demande, en janvier, des agriculteurs français à la ministre de l'Agriculture. Sur ces 540 millions, 107 millions sont pour la France, auxquels s'ajoute un abondement de l'État de 38 millions d'euros. C'est donc 145 millions d'euros qui vont être consacrés à cette aide à l'achat d'engrais en France. « Cette aide, détaille Philippe Dubief, agriculteur en Côte-d'Or, vice-président de l'Association générale des producteurs de blé (AGPB) et président de Cerfrance Bourgogne-Franche-Comté (BFC), sera attribuée en regard des factures d'achat d'engrais azotés effectués entre le 1er juin et le 30 septembre. La mécanique pour en bénéficier n'est pas simple, c'est le moins qu'on puisse dire. Au départ, le dispositif était prévu pour ne concerner que les engrais minéraux azotés. Finalement, les négociations ont permis d'ouvrir un peu plus aux engrais composés d'azote mais qui peuvent aussi contenir des éléments nutritifs secondaires (calcium, magnésium, sodium, soufre). Pour illustrer l'importance de cette évolution, il faut avoir à l'esprit qu'à Dijon Céréales, par exemple, l'azote avec du soufre représente 37 % des quantités d'engrais, ce n'était donc pas rien. »
Situation absurde
Ces 145 millions d'euros représentent une vraie victoire syndicale et des associations végétales spécialisées, parmi lesquelles l'AGPB. Néanmoins, on est aussi dans une situation absurde, déplore Philippe Dubief « d'un côté, on nous ponctionne entre 40 et 60 euros/t de MACF et on nous redonne de l'argent à travers l'aide. Dans le meilleur des cas, il s'agira d'une opération nulle, mais pas complètement puisque l'aide ne prend en charge que la moitié de nos quantités d'engrais. Donc, le surcoût sera toujours présent. » À cela s'ajoutent les lourdeurs et la complexité propre à ce type de dispositifs. « En tant que président de Cerfrance BFC, je sais que ça va être également compliqué pour nous. Nous allons devoir fournir un certain nombre d'attestations et dans ce cas nous devons établir une facture parce que nous engageons notre responsabilité. Cette facture est toutefois accompagnée d'un avoir pour l'agriculteur. Cela aura donc un coût pour nous. On s'attend à un ensemble de complexités qui vont légitimement mécontenter les producteurs. »
Risque de goulot d'étranglement
Autre écueil à anticiper : le délai pour les factures prises en compte, qui devront avoir été établies entre le 1er juin et le 30 septembre, risque d'entraîner un goulot d'étranglement. Il va falloir que ces factures soient acquittées ou qu'il y ait au moins une facture d'acompte, bref, une preuve bancaire comme quoi tout ou partie aura été réglé. « Cela signifie que, pour bénéficier de l'aide, poursuit Philippe Dubief, il va falloir très vite ressortir de l'argent ! Compte tenu des conditions financières rencontrées par beaucoup d'agriculteurs, cela risque d'être difficile. Nous menons donc un combat syndical afin d'obtenir que le dispositif soit ouvert jusqu'au 31 décembre, mais là-dessus rien n'est sûr : le ministère, qui tient à maîtriser l'enveloppe, veut se laisser le temps de voir où on en sera au 30 septembre au niveau des fonds qui auront été consommés, avant de prendre une décision. Si ces fonds ne sont pas totalement consommés à cette date, ils prolongeront peut-être, de mois en mois. » S'ajoute à cela le fait que les organismes stockeurs ne peuvent facturer que lorsque la marchandise est livrée, sauf qu'au 30 septembre, et si l'on prend à nouveau l'exemple de Dijon Céréales, à peine un tiers des engrais commandés sont arrivés à la coopérative et repartis chez les producteurs. « Il sera peut-être nécessaire de transmettre à France Agrimer une photocopie ou une capture d'écran de son compte bancaire afin de prouver que le compte a bien été débité de la facture, ou au moins de l'acompte. Cela pourrait faciliter le travail des organismes stockeurs. »
Anticiper le projet de loi de finance
Au-delà de cette campagne 2026, l'AGPB réclame, dans le cadre du prochain Projet de loi de finance (PLF) 2027, la suppression de la Redevance pour pollution diffuse (RPD), l'année blanche et la prise en charge des intérêts par l'État, qui est un décalage des charges mais pas une suppression de ces dernières. Les représentants syndicaux souhaitent aussi que les réflexions portent sur la Taxe foncière sur les propriétés non bâties (TFNB), ou les cotisations MSA (report ou suppression d'un certain nombre de contributions sociales). « Sur la Déduction pour épargne de précaution (DEP), précise Philippe Dubief, on va demander 70 % des sommes déduites lorsqu'elles sont réintégrées, alors qu'actuellement, c'est 50 %. » D'autres demandes concerneront les cotisations d'assurances climatiques ou les aides PAC. Mais face à la gravité de la situation, l'agriculteur côte-d'orien a bien conscience qu'il va falloir aller plus loin et faire porter les réflexions sur des domaines où l'on ne pensait pas trouver un jour le secteur des grandes cultures : « Il va falloir activer des cellules d'écoute, conclut-il, et amplifier la communication sur les aides RSA. Nous sommes sur des mesures qui n'ont rien de glorieuses, mais qui révèlent bien l'état de certaines exploitations, après quatre années globalement négatives. Il faudra peut-être réfléchir à un plan de résilience… »
Le MACF provoque une hausse annuelle des livraisons d'engrais azotés
D’après une note Agreste parue le 31 juillet, le ministère de l’Agriculture estime une hausse d’un peu plus de 6 % des livraisons d’engrais azotés en France entre les campagnes 2024-2025 et 2025-2026 (juillet à mai), à un peu plus de 1,8 Mt. Elle s’explique essentiellement par des achats d’anticipation entrepris par les agriculteurs au cours de l’automne 2025, avant la mise en place du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) au 1er janvier 2026. Mais, à partir de janvier 2026, les livraisons ont marqué le pas. Leur diminution s’est accélérée à partir d’avril, compte tenu de la crise du détroit d’Ormuz, qui a engendré une flambée des cours des intrants. Le prix moyen des engrais simples azotés, mesuré par l’indice Ipampa, a d’ailleurs crû de 17,4 % entre juillet 2025 et mai 2026, peut-on lire dans le document. Par ailleurs, concernant les engrais phosphatés, entre les campagnes 2024-2025 et 2025-2026, (mai-avril), les livraisons ont progressé de 2,4 %, à 338 000 t. Les prix (toujours mesurés avec l’indice Ipampa) ont grimpé de 7,9 % sur la période en moyenne. En revanche, les volumes d’intrants potassiques ont reculé de 4,3 %, à 377 000 t environ, pour une hausse des prix plus modérée, de 2,4 %.
Une baisse de rentabilité depuis plusieurs années
Une étude récente d'Agreste, portant sur le prix de revient dans les exploitations agricoles de Bourgogne-Franche-Comté (BFC) et qui présente des chiffres de 2024, montre que dans les exploitations de grandes cultures de la région, le coût de production et le prix de revient sont très élevés compte tenu du faible potentiel des terres. En 2024, l'Excédent brut d'exploitation (EBE) par unité de travail non salarié se montait à 37 120 euros, en baisse de 8 % par rapport à 2023. En grandes cultures, le coût de production par tonne est constitué des charges d’engrais, des autres charges opérationnelles, de la mécanisation, des autres charges de structure et de la rémunération de la main-d’œuvre non salariée. En BFC, il s’établissait en 2024 à 400 € par tonne de grains produite, toutes espèces confondues. C’était 176 € par tonne au-dessus du niveau de la France métropolitaine et 34 € par tonne au-dessus de 2023. En 2024, si la production en volume était en moyenne de 662 tonnes de grains par exploitation (contre 807 tonnes en 2023), elle était de 1 272 tonnes en France métropolitaine. Ainsi, chaque tonne produite coûte beaucoup plus cher dans la région qu’en France. En 2024, le manque à gagner était de 46 € par tonne alors qu’au niveau national, le prix moyen de vente, soit 320 € par tonne, couvrait le prix de revient de 224 € par tonne. Et, à cette époque, l'envolée des cours des engrais n'intervenait pas encore…
(1) https://www.franceagrimer.fr/aides/achat-dengrais-mineraux-azotes-simples