Pour des cultures propres, il faut une stratégie à 360 degrés
La Chambre d'agriculture de Côte-d'Or consacrait, le 12 mars, une demi-journée à la thématique du désherbage mécanique du blé. Un domaine complexe qui ne peut se satisfaire de solutions simplistes.
Désherber ses cultures sans avoir recours à la chimie est un tour de force ! Il faut sans cesse rechercher l'équilibre entre la préservation de ses rendements et les actions destinées à débarrasser ses semailles des végétaux « parasites ». D'autant plus que ces derniers disposent de capacités d'adaptation surprenantes et sont aussi capables de patienter, parfois des années, dans les sols, avant de germer. Un vrai casse-tête pour les agriculteurs. Que la Chambre d'agriculture de Côte-d'Or, en partenariat avec les Cuma, la Chambre d'agriculture régionale de Bourgogne-Franche-Comté, le pôle Agronov d'innovation en agroécologie et Agro Campus Dijon, propose un rendez-vous technique sur ce thème n'a donc rien d'étonnant. Le 12 mars, sur une parcelle située au sud de Dijon, à Perrigny-lès-Dijon, il s'agissait de faire un point sur les différentes approches du désherbage mécanique du blé. De démonstration véritable, il n'y eut pas en raison d'une forte pluie la veille qui avait rendu le terrain assez impraticable. Néanmoins, vidéo et témoignages à l'appui ont permis aux participants d'en ressortir avec quelques notions claires en tête. D'autant plus que parmi les intervenants, se trouvait Bruno Chauvel, chercheur au département Environnement Agronomie de l'Inrae. Un homme pour qui la biologie des adventices n'a pas de secret. « Si on veut progresser dans la lutte contre les adventices, affirme-t-il, une bonne connaissance des espèces ne suffit pas. Il faut aussi adapter ses pratiques à la biologie de ces espèces, ou parfois changer d'outils. »
Compétition, dispersion, attention
Pour lui, de nombreux critères sont nécessaires à connaître pour avoir une bonne appréhension des différentes situations qui peuvent se poser : « Il peut être intéressant de voir le niveau de sensibilité à la compétition d'une mauvaise herbe, ou encore de connaître les risques de dispersion d'une mauvaise herbe qui se rattachent au passage d'une moissonneuse-batteuse, par exemple. Si, lors d'un passage de la moissonneuse, les semences de la mauvaise herbe sont encore attachées à l'inflorescence, vous allez les disperser sur toute la parcelle. D'où l'importance de connaître le lien entre la plante et ses semences. » Autre critère à prendre en compte : la durée de vie d'une graine dans le sol. C'est ce qu'on appelle le Taux annuel de décroissance (TAD). Sur certaines plantes, la décroissance du stock de graines peut être très lente et s'en débarrasser est donc plus long et plus contraignant. « Ces durées de vie, poursuit le chercheur, restent un grand mystère, même pour la recherche. Dans de nombreux cas, nous sommes incapables de faire le lien entre le nombre de plantules et la présence des graines dans le sol. Il se passe énormément de choses qu'on ne maîtrise pas, notamment les levées de dormance qui restent extrêmement mystérieuses… On a des années à coquelicots, et d'autres ou il n'y en aura quasiment pas, et on ne sait pas pourquoi. » La vitesse de croissance de ces plantes est également une donnée importante : « si vous avez un herbicide ou une pratique qui fonctionne bien au stade deux feuilles, en intervenant un peu trop tard, à trois feuilles, une talle sera installée et votre désherbage mécanique ne sera plus efficace. »
De 5 000 à 75 000 graines par plante
Et n'allez pas croire que laisser un nombre très réduit de graines dans votre parcelle vous mettra à l'abri ! « Un coquelicot, précise Bruno Chauvel, peut avoir jusqu'à 17 000 graines par plante, un vulpin, c'est 5 000 graines par plante, un chénopode, c'est 75 000 graines ! Si vous avez une efficacité de 99,9 % sur 1 000 graines, si vous en laissez une qui est bien installée avec de l'eau, de l'azote et de la lumière, elle pourra réensemencer totalement votre parcelle. Plus une mauvaise herbe est grosse, plus elle produira de semences. » Et certaines ont la vie dure : « Dans un champ, une graine de mauvaise herbe va pouvoir perdurer entre quelques semaines… et une dizaine d'années. Le problème n'est pas tant sa durée de vie totale mais le fait que cette durée de vie soit supérieure à celle de votre rotation. Sur les ray-grass ou les vulpins, on est sur des durées de vie de graine de 1 à 3 ans maximum. Sur ces espèces, votre contrôle doit pouvoir se faire plus facilement. » Peut-être que le travail du sol est porteur de solutions ? On serait tenté de répondre « ça dépend » : « La quasi-totalité des semences de mauvaises herbes se trouvent dans les premiers centimètres de terre. Les faux semis ne fonctionnent que grâce à cette donnée. Ces semences sont en général de petite taille, elles ont peu de réserve, donc pour envoyer en surface pour faire de la photosynthèse, elles ne doivent pas être trop en profondeur, sinon elles meurent. Concentrer les semences en surface, c'est un avantage si vous avez une pratique qui marche bien, mais c'est un inconvénient si votre pratique n'est pas efficace parce que vous allez maximiser les chances des mauvaises herbes pour se développer. Le travail du sol ne fait que bouger les semences : celles de surface vont aller au fond, celles du fond vont remonter, mais cela n'aura aucun effet sur la mortalité de ces semences. En revanche il aura un effet sur les semences qui auront germé et sur les plantules. Cela implique donc de bien gérer son « timing ». Charge à l'agriculteur de définir sa meilleure stratégie, appuyée sur une bonne connaissance de ses parcelles, une capacité à être agile dans ses pratiques et, donc, une certaine connaissance biologique des espèces de mauvaises herbes. « Vous aurez une meilleure adaptation de vos pratiques si vous connaissez mieux la biologie de vos espèces, conclut Bruno Chauvel. Avec les vulpins, c'est assez simple, avec un ray-grass, c'est beaucoup plus compliqué… »