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Agro KMR

Les dessous d’une ferme XXL en Ukraine

Pour sa traditionnelle réunion économique au Domaine de Pont de Pany en Côte d’Or, le Crédit Agricole Champagne - Bourgogne a invité Jean-Paul Kihm, agriculteur Haut-Marnais et associé dans Agro KMR, à témoigner sur son expérience de gestion d’une ferme de plus de 12 000 ha en Ukraine
Par Anne-Marie Klein
Les dessous d’une ferme XXL en Ukraine
Jean-Paul Kihm, agriculteur de Haute-Marne et associé dans Agro KMR, était invité à témoigner sur son expérience ukrainienne.
Dix ans après leur audacieux pari ukrainien, Jean-Paul Kihm et ses associés au sein d’Agro KMR ne regrettent rien. Le mirage ukrainien s’est avéré plus solide que ce que l’on pouvait craindre en débarquant sur une toute petite exploitation (à l’échelle du pays). Une exploitation dévastée et abandonnée, avec des terres en friche, qui a nécessité un gros travail de remise en route et un fort investissement, dont les fruits se récoltent vraiment aujourd’hui. Entre hier et aujourd’hui, il a fallu beaucoup investir, humainement et économiquement, mais il a fallu surtout faire preuve de pragmatisme et d’un sérieux sens de l’adaptation, pour tenir et bâtir ce qui apparaît maintenant comme une belle réussite.
Le point fort de l’association au départ, comme le rappelle Jean-Paul Kihm, c’était déjà l’entente entre plusieurs agriculteurs qui avaient la même vision d’une agriculture basée sur la mise en commun, le collectif et l’anticipation. Selon les termes du président du Crédit Agricole Champagne Bourgogne, Jean-Yves Remillet, ces agriculteurs «ont toujours avancé en innovant. En France comme en Ukraine ils ont faits œuvre de pionniers, d’expérimentateurs et acquis ainsi une expérience unique».

Une première récolte «catastrophique»
Dans les années 2000, quand les grandes cultures commençaient de subir une crise profonde en France, quelques agriculteurs ont été attirés par les riches terres noires (le tchernoziom) d’Ukraine. Certains y laisseront des plumes, tant le contexte professionnel, social, économique et agronomique est différent du nôtre. En dépit des écueils, Agro KMR a tenu bon, même la guerre, toute proche des terres de l’exploitation, n’a pas impacté les résultats et le développement de la ferme. Dès leur premier voyage en Ukraine, Jean-Paul Khim et ses associés ont été «bluffés par le potentiel agricole de ce pays», même si «les moyens financiers et l’ingénierie» manquaient cruellement. Restait «à trouver des partenaires solides en France» pour se lancer dans l’aventure ukrainienne et apprendre du pays. Car ce fut la force de ce groupe d’agriculteurs, de comprendre qu’il fallait aussi apprendre et comprendre ce pays en jouant la carte d’une intégration à long terme.
De visites en visites, de partenariats (CA - Champagne - Bourgogne et Horsch, notamment) en rencontres, le montage économique s’est précisé et la première récolte s’est profilée en 2007. «Une catastrophe» du fait d’incidents climatiques. Celle de 2008, en revanche, a comblé les attentes. «Elle fut extraordinaire». À cette époque les hectares restaient encore facilement accessibles à la location. Car pas question d’acheter de la terre, un moratoire sur la vente des terres l’interdit. Il faut donc apprendre à composer avec les milliers de petits propriétaires, anciens salariés des défunts kolkhozes. Et c’est d’autant plus important que «sur le foncier la concurrence est féroce, c’est un dossier lourd qui prend du temps et nécessite beaucoup de «petite cuisine» interne avec les nombreux propriétaires engagés sur le long terme». Le foncier loué se négocie entre 80 et 110 € l’hectare. L’implication du groupe dans la vie locale et son enracinement depuis des années porte aussi ses fruits. «Nous avons la reconnaissance du village», mais la concurrence reste vive entre agriculteurs.
En quelques années le groupe a pris son essor et saisi toutes les opportunités foncières. Les 12 000 hectares et des poussières sont répartis en plusieurs blocs où la parcelle moyenne se situe entre 80 et 90 hectares. Les bâtiments ont été rénovés, la structure a investi dans le personnel, s’attachant à favoriser l’épanouissement d’une main-d’œuvre locale bien formée et bien rémunérée.

Trouver ses propres ressources en interne
La taille de l’exploitation, les enjeux économiques à relever et le rythme du travail soutenu (souvent 24 h/24) nécessitent l’emploi de quarante et une personnes et de douze gardiens (pour la sécurité des équipements). L’absence d’organisation professionnelle de type Chambre d’agriculture conduit à investir individuellement dans la recherche, la logistique, le numérique… «Il nous faut trouver en interne nos propres ressources» témoigne Jean-Paul Khim, en précisant que les employés sont nettement mieux payés que le salaire moyen ukrainien (jusqu’à trois fois plus). La structure peut donc compter «sur des salariés motivés, dynamiques et compétents». Le niveau des charges fait l’objet de toutes les attentions, c’est «un paramètre ajusté» qui nécessite un investissement et une organisation sans faille. «Nous sommes perpétuellement en recherche du système le plus efficient» sur les investissements comme sur la mécanisation. «C’est un travail de longue haleine pour parvenir à trouver le meilleur compromis pour une bonne maîtrise des coûts, dans le cadre d’un équipement minimaliste». La maîtrise des charges s’impose de toute façon comme un impératif «sur un marché mondial des céréales où le moins disant emporte la mise».

Un équilibre fragile
Le gigantisme par rapport aux exploitations hexagonales impose également «un recours aux nouvelles technologies les plus performantes». Le développement de certains outils «exclusifs» s’effectue en interne, l’exploitation étant par ailleurs largement ouverte à des start-up venues de tous les continents. Le développement du groupe en Ukraine et les résultats financiers acquis de haute lutte ne doivent cependant pas occulter le fait, rappelé par Jean-Paul Khim, que «l’équilibre reste fragile en Ukraine». Le prochain grand rendez-vous va se situer au niveau du foncier, avec la levée prévisible du moratoire sur la vente des terres. 50 % des terres du groupe pourraient se trouver concernées et Agro KMR s’y prépare activement en entretenant depuis une décennie les meilleures relations possible avec les Ukrainiens en général et les propriétaires fonciers en particulier.
En dix ans le groupe a appris à «ne rien considérer comme acquis mais à se remettre en cause constamment, à anticiper et à se projeter». C’est sa force aujourd’hui et c’est ce qui devrait lui permettre de continuer à construire son avenir en Ukraine.