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Interview

« Le 18 décembre sera un coup de semonce »

Hervé Lapie, secrétaire général de la FNSEA, revient sur les raisons profondes de la manifestation prévue à Bruxelles le 18 décembre. Au-delà du Mercosur, les négociations sur la PAC et la place que l'Europe veut donner à son agriculture sont au centre des enjeux.

Par Propos recueillis par Christophe Soulard
« Le 18 décembre sera un coup de semonce »
Hervé Lapie, secrétaire général de la FNSEA.

Quelles sont les raisons qui vous poussent à manifester le 18 décembre ?

Hervé Lapie : « Elles tiennent en peu de mots : redonner des perspectives et une vision au monde agricole français et européen. Nos dirigeants à Paris et Bruxelles doivent prendre conscience que le secteur agricole est éminemment stratégique. Nos compétiteurs chinois, russes, américains notamment ont intégré l’agriculture dans leurs stratégies de défense, jusqu’à en faire un pivot essentiel. Pendant qu’ils réarment leur secteur agricole et agroalimentaire, la Commission européenne déconstruit et sape les fondations de la PAC sans laquelle l’Europe n’aurait pas vu le jour. Le délitement aujourd’hui à l’œuvre est tel que les distorsions de concurrence touchent les pays européens entre eux, au sein même de cette Union à 27. Celles que nous imposent déjà les accords de libre-échange ne sont pas assez nombreuses ? ».

À propos de libre-échange, ne pensez-vous pas que les jeux sont déjà faits en ce qui concerne le Mercosur contre lequel vous allez manifester ? Les chances de la France de recueillir une minorité de blocage ne restent-elles pas faibles ?

H.L. : « Depuis 1999, nos réseaux JA FNSEA combattent cet accord, comme bien d’autres ! Il est hors de question d’accepter d’importer des produits alimentaires et agricoles ne respectant pas nos normes sanitaires et environnementales. C’est une provocation et une injustice envers nos paysans. Nous refusons des accords qui sacrifient nos producteurs au profit d’importations à bas coût. C’est le Shein Agricole ! Ce commerce nécessite d’être régulé, c’est-à-dire d’avoir des règles claires, équilibrées et je dirai même réciproques. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. C’est ce que nous dénonçons à la FNSEA depuis déjà des années. Nous sommes d’ailleurs étonnés de voir le chef de l’État isolé sur cette question dans la mesure où ses prises de position vont à l’encontre de celles de la représentation nationale. Aussi bien le Sénat que l’Assemblée nationale se sont fermement opposés à l’accord du Mercosur ».

Si l’accord du Mercosur est validé, quelle va être l’attitude de la FNSEA ?

H.L. : « La France, par la voix du Président de la République, doit peser pour trouver la minorité de blocage et imposer que le Parlement européen s’exprime. Ursula von der Leyen œuvre pour passer son accord en s’affranchissant des parlements nationaux et européens. Pire : elle ne souhaite pas que la Cour de Justice de l’Union européenne s’exprime alors qu’elle est saisie ! À l’heure où l’on parle de bilan carbone, de climat, de déforestation importée etc. nous allons détruire des productions locales au profit d’importations situées à des milliers de km. Franchement, cela n’a pas de sens ! Si l’Europe doit exporter ses voitures, aéronautiques, services… OK, mais pas en sacrifiant ses paysans. On veut nous vendre des clauses de sauvegarde qui ne sont en rien des clauses de réciprocité des normes ! Je ne veux pas préjuger de l’avenir et nous continuons le combat qui est légitime et compris par les consommateurs ».

Le 18 décembre vous allez aussi manifester contre la réforme de la PAC. Quelles sont les propositions de la FNSEA pour cette réforme ?

H.L. : « Les propositions de la Commission européenne sur la future PAC sont très loin de répondre à nos attentes, car elles ne portent aucune ambition. La PAC est diluée dans un fonds unique qui n’a plus rien de commun. C’est d’ailleurs une aberration. Notre souhait est simple : revenir aux fondamentaux de la PAC dans tout ce qu’elle a de commun avec une règle très simple : À marché unique, règles uniques. Elle doit aussi recréer du lien entre l’agriculteur et le consommateur. Ce budget qui est programmé avec une baisse de 20 % doit être réécrit en maintenant au minimum le budget précédent augmenté de toute l’inflation que nous avons perdue au passage depuis des décennies. Imaginez-vous un salarié qui gagnait 1 800 euros en 2005 et qui gagnerait la même somme aujourd’hui. Or depuis 20 ans, le coût de la vie a augmenté de 40 %. Il faut que la Commission européenne retrouve une ambition autour de la production. Rien qu’en France nous avons perdu depuis 20 ans : 28 % de production ovine et bovine, 13 % de notre production de volailles, 9 % en porc, 12 % en fruits, 4 % en légumes… le tout compensé par des importations de l’ordre de + 81 % pour les viandes, + 30 % pour les fruits et légumes. Pour la première fois depuis 1978, la balance commerciale agro-alimentaire française va passer dans le rouge. Que faut-il de plus pour réagir ? La future PAC devra être construite autour du revenu, de la production, du renouvellement des générations et incarner ce socle quasi identitaire d’une Europe économiquement forte ».

N’avez-vous pas l’impression que les pouvoirs publics français et européens s’acharnent sur le secteur agricole : directive IED, MACF, interdiction des molécules, restriction d’utilisation de l’eau, etc. ?

H.L. : « Nous faisons face à des hommes et des femmes politiques trop souvent dénués de bon sens et coupés des réalités. Les agriculteurs attendent des projets, de la recherche, de l’innovation, pas des taxes et des interdictions sans solutions. Les moyens de productions sont nécessaires sur nos fermes, engrais, produits de santé végétales et animales, génétique. Le dossier concernant les NGT doit avancer pour répondre aux enjeux des maladies, des ravageurs ainsi que l’adaptation à l’évolution du climat. Il est vrai que le sentiment d’abandon n’est parfois pas éloigné de celui de l’acharnement. Ces politiques devraient mesurer l’impact des décisions qu’ils prennent car elles pèsent sur les comptes d’exploitations, les comptes de résultat, sur les revenus, les investissements… Cet effet papillon est une réalité dans nos fermes dont le modèle est à des années-lumière des holdings ukrainiennes. Derrière ce modèle à taille humaine, des hommes et des femmes font vivre nos territoires. Ils et elles ne demandent qu’à être respectés. C’est pourquoi, il faut leur donner une vision, un avenir, une ambition et des revenus pour que ce modèle perdure, en s’appuyant sur la recherche pour continuer à concilier la production et la protection de notre environnement ».

La pression syndicale agricole s’est accentuée ces derniers mois, notamment avec la loi Duplomb, le Mercosur… L’année 2026 s’annonce-t-elle aussi chargée que 2024 et 2025 ?

H.L. : « Le 18 décembre sera un coup de semonce. Des tours de chauffe ont actuellement lieu un peu partout en France, dans les départements. Il est nécessaire de trouver des solutions conjoncturelles à toutes les filières qui se trouvent en crise et donc les agriculteurs. Nous nous retrouverons à Bruxelles pour porter la voix de l’agriculture française et européenne avec nos collègues du Copa. L’Union européenne et la France participent au déclin de son agriculture. Les exemples emblématiques sont nos combats contre la jachère et de réglementation inadaptée qui reviennent régulièrement. Pour enrayer la débâcle, dont notre balance commerciale illustre parfaitement la situation, il faut un électrochoc politique. Produire pour nourrir est l’acte le plus noble, le plus stratégique, si ce n’est pas compris, l’Europe se met en danger en déléguant notre alimentation à autrui en prenant un risque non négligeable. L’Europe et la France doivent retrouver le chemin de la raison, de la performance, de la production alimentaire et énergétique. Nous sommes exaspérés de l’opposition entre l’acte de production et la protection de notre environnement. Les efforts des agriculteurs sont constants et nous y sommes attachés afin de transmettre nos entreprises familiales. Il faut retracer un projet partagé entre les citoyens consommateurs et les agriculteurs en assurant des revenus aux Paysans. Le combat est âpre, difficile mais nous le menons sans faillir, en responsabilité, en respectant les biens et les personnes parce que nous croyons dans les femmes et les hommes qui s’engagent qui ont le goût d'entreprendre pour des territoires vivants et dynamiques ».