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Crise du beurre

La guerre des prix fait toujours rage

Dans la crise du beurre, le bras de fer entre les industriels laitiers et la grande distribution continue, alors que les producteurs comptent les points. Si l’envolée du prix mondial en est l’origine, la «pénurie» dans les rayons relève de causes bien plus complexes, en lien direct avec le mode de contractualisation entre transformateurs et distributeurs. Cet épisode montre que la guerre des prix est loin d’avoir pris fin et que les États généraux de l’alimentation s’attaquent à un vaste chantier.
Par Ma signature
La guerre des prix fait toujours rage
( Crédit photo : Réussir ) Les fabricants de beurre ont dénoncé les contrats sur les produits MDD (marque de distributeur). Du fait des délais légaux, la crise n’est devenue visible qu’à l’automne. Les laiteries se sont donc tournées vers le marché export
Des rayons vides dans les supermarchés... Dans notre société de consommation et d’abondance, un tel spectacle interpelle et suffit à provoquer une flambée médiatique qui, sans aucun doute, a attisé les achats des consommateurs. «La crainte de la pénurie crée la pénurie», a résumé Stéphane Travert face à cette situation. Les raisons en sont multifactorielles. L’argument de la baisse de la collecte laitière ne fonctionne pas, car celle-ci reste modérée à -1,2 % pour la France depuis le début de 2017. Certains mettent en avant une moindre incitation de la part des producteurs à produire de la matière grasse dans le lait. Il faut aujourd’hui 23 litres de lait pour produire un kilogramme de beurre, alors qu’il en fallait 20 litres il y a trois ans...
La réalité c’est que cette crise du beurre a pris ses racines sur des «fondamentaux» du marché tout ce qu’il y a de plus classiques. Le prix européen du beurre vrac connaît un pic actuel à 7 000 euros la tonne, contre 4 000 euros il y a un an et 2 500 euros en 2015. En cause une consommation mondiale en hausse qui crée un déséquilibre entre l’offre actuelle et la demande. Au niveau mondial et notamment dans les pays asiatiques, on apprécie les vertus de la matière grasse, notamment du beurre. Et le petit déjeuner à la française, avec ses tartines beurrées, fait de plus en plus d’adeptes en Chine...
Dans le même temps, au niveau mondial, la production de beurre enregistre une légère baisse (-4 %), notamment en Nouvelle-Zélande. Les Américains aussi consomment plus de beurre, ce qui limite leur présence sur le marché mondial. Mais cela ne suffit pas à expliquer la pénurie de beurre dans les supermarchés français. «La raréfaction de beurre dans les linéaires des GMS est aussi la conséquence de modes de contractualisation qui ne sont pas adaptés à la volatilité touchant les matières premières», explique Agritel. On assiste ainsi depuis quelques semaines à un mélodrame commercial à la française, que seul le monde agricole et agroalimentaire est capable de générer.
Les industriels sont incités à «aller chercher une meilleure valorisation à l’export plutôt que via des engagements à prix fixes avec la grande distribution française qui ne permettent pas d’ajustement de prix en fonction des cours mondiaux». «Certains us et coutumes de filières sont donc à dépoussiérer, poursuit Agritel, car la volatilité est là, bien installée et il faudra faire avec en utilisant de nouveaux outils de couverture».

Le «niet» de la grande distribution
Depuis la loi de modernisation de l’Économie (LME) adoptée en août 2008, les fournisseurs doivent envoyer leurs conditions générales de vente (CGV) aux centrales d’achat des distributeurs avant le 30 novembre de chaque année. L’ensemble des déterminants du prix final facturé aux centrales d’achat doit être discuté avant une période limite fixée au 1er mars. Une clause de revoyure est prévue dans les contrats, en cas de fortes variations avec l’obligation de renégocier. Dans les faits, les parties tombent rarement d’accord et, quand les prix ont flambé sur le marché du beurre courant 2017, les industriels ont reçu une fin de non-recevoir quant à une éventuelle renégociation des prix. Seul un petit nombre d’enseignes de la grande distribution a accepté de passer une hausse dans le courant de l’été, mais autour de 10 % seulement.
Ainsi, selon les dernières données des Douanes disponibles, en août 2017, les exportations françaises de crème conditionnée (utilisée pour la fabrication du beurre) ont augmenté de 19 %, celles de beurre de 5 % et celles de poudre grasse de 6 % par rapport à août 2016.

Les producteurs encore et toujours «les dindons de la farce»
Cette crise du beurre fait dire à André Bonnard, secrétaire général de la FNPL, que «rien ne change, rien ne bouge, nous sommes toujours dans la guerre des prix». Selon André Bonnard, la LME oblige les fournisseurs à fournir le marché alors que les distributeurs ont le droit de ne pas réévaluer les prix. Les industriels leur font payer sur les marques distributeurs, parce qu’aujourd’hui ils sont dans un rapport de force favorable sur la matière grasse. «Ils se comportent de la même façon que la grande distribution, analyse-t-il. Et quand le rapport de force va changer, ces derniers vont leur faire payer à leur tour. Et au final, les dindons de la farce sont toujours les producteurs, alors qu’ils sont totalement hors du jeu». Fin octobre, les éleveurs laitiers ont distribué aux clients des supermarchés des tracts où l’on pouvait lire : «Si ce rayon est vide, c’est que ce magasin ne veut pas payer le beurre à son juste prix !».
Pour sortir de ce conflit commercial entre la distribution et les industries laitières, Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture, a proposé que «l’esprit des États généraux de l’alimentation souffle sur ces négociations», ce bras de fer étant selon lui «un test grandeur nature» pour les États généraux. Une déclaration qui amené les professionnels du lait à considérer que le ministre était «en dehors de la réalité», surtout quand il en appelle à l’interprofession pour discuter avec les producteurs, les distributeurs et les transformateurs. L’occasion pour la FNPL de lui rappeler que l’interprofession n’a pas le droit de discuter des prix, du fait du droit de la concurrence et qu’il ne s’agit en rien d’un problème interprofessionnel mais de relations commerciales entre deux types d’opérateurs.
Le 31 octobre, le ministère de l’Agriculture restait optimiste et assurait que les choses étaient en train de se débloquer. Outre Système U et Auchan, Carrefour avait aussi accepté des hausses sur les marques nationales et la MDD et même que Leclerc «avait fait savoir qu’il allait faire un effort».
Cette crise du beurre représente aux yeux de certains «un cas d’école» et un schéma récurrent  dans les crise sà répétition. Pour le ministère, il revient «à chacun de prendre ses responsabilités», comme le répète souvent Stéphane Travert. Une charte devrait voir le jour, engageant les producteurs, les transformateurs et les distributeurs à respecter «l’esprit des États généraux» dans les prochaines négociations commerciales, faute de texte législatif. La signature serait imminente.

Les JA se mobilisent pour dénoncer la «fausse pénurie de beurre»

Afin d’expliquer les raisons de «cette fausse pénurie de beurre», le réseau JA mène, depuis plusieurs jours, des actions de sensibilisation auprès des consommateurs. Ces actions, qui vont s’amplifier au niveau national, se font devant des enseignes de la grande distribution. Des agriculteurs y vendent du beurre «à son vrai prix». Le syndicat ne tolère plus «cette prise en otage des consommateurs par les autres maillons de la filière, qui, encore une fois, se livrent une guerre des prix sans merci». La grande distribution, confrontée à une hausse des prix du beurre ne s’approvisionne plus, alors que les producteurs laitiers ne voient pas la répercussion de cette hausse des cours sur leur prix de vente. Un différentiel de 20 à 30 € pour 1 000 litres de lait persiste sur les prix payés aux producteurs pour que ces derniers soient cohérents avec les cours mondiaux. «Un prix est le reflet de l’offre et la demande sur un marché. Aujourd’hui les prix sur le marché du lait ne signifient plus rien, c’est dramatique» s’inquiète Yohann Barbe, responsable lait chez Jeunes Agriculteurs. Pour sortir de cette situation, le syndicat appelle à une contractualisation tripartite entre organisations de producteurs commerciales, distribution et transformateurs prévoyant un volume, une durée d’engagement et des indicateurs de marché et de coûts de production, permettant ainsi de «mettre en place une autre méthode de création du prix».