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Commerce extérieur

L’angoisse de la balance

La balance commerciale de la France avec l’Union Européenne se dégrade (-6,6 milliards d’euros depuis 2011) et elle est devenue déficitaire pour la première fois en 2018, à -294 millions d’euros. La France recule sur les marchés en Espagne, en Allemagne et en Italie. En revanche, la production des industries agroalimentaires française reste en croissance, de plus de 8 milliards sur la même période.
Par D’après AGRA
L’angoisse de la balance
( Crédit photo : European Commission )
Beaucoup d’éléments concordants attestaient d’une compétitivité dégradée de l’agriculture et de l’agroalimentaire français. Un indicateur confirme désormais les soupçons : la balance commerciale de la France avec l’UE est devenue négative dans ces secteurs depuis les années 1970, selon les chiffres de Vincent Chatelier, économiste à l’Inra. En déclin depuis 2012, cet indicateur est passé de +6,3 milliards d’euros en 2011, à -294 millions d’euros en 2018 (douanes françaises). Le solde commercial agroalimentaire tous pays confondus reste cependant positif à +6,8 milliards d’euros, mais il reste selon Vincent Chatelier que « la balance commerciale tous pays a été divisée en deux en sept ans »«La France reste un grand pays agricole qui pèse pour 17 % de la valeur de production européenne, mais elle a un problème de positionnement externe » observe l’économiste.

Fruits, légumes et produits laitiers creusent le trou
Parmi les filières les plus touchées par le creusement du solde commercial avec l’UE, les fruits, les légumes, les produits laitiers, le porc et la volaille sortent en tête. Et les pays avec lesquels le solde s’est le plus dégradé sont l’Espagne, suivi de l’Allemagne, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas. Les exportations vers nos voisins européens ne progressent plus ainsi aussi vite que les importations depuis ces pays. En cause une certaine perte de compétitivité que Bercy identifie à 85 % lié au recul de 3,9 % de la part de marché de la France en UE (2000-2015). Un recul dû aux faibles performances de l’agroalimentaire français sur l’ensemble de l’UE, par rapport à ses concurrents. Révélateurs de ce phénomène : le développement de la production polonaise en pommes ou en volailles qui a permis de capter des marchés occupés par la France et l’Allemagne.

Coût du travail, internationalisation des entreprises
Ce manque de compétitivité est lié pour Bercy à plusieurs facteurs. D’abord, une hausse du coût du travail dans les industries agroalimentaires françaises de 58 % entre 2000 et 2017, contre 34 % en Allemagne. Ensuite, l’augmentation des exigences en France en matière environnementale en France. Enfin, le Trésor évoque une moindre concentration des exploitations agricoles, le faible niveau de l’investissement et le haut niveau de fiscalité (hors cotisations sociales). Au printemps, la Cour des Comptes a aussi pointé l’internationalisation des grands groupes agroalimentaires français. Dans ce contexte, le développement du bio français pourrait à tort faire croire que le marché intérieur est plus dynamique et plus rentable que les marchés d’export.

Vincent Chatelier alerte sur ce point et considère qu’une relocalisation complète de l’agriculture et l’agroalimentaire français serait catastrophique : « pour le lait, les céréales, les bovins viande, ce serait une catastrophe. C’est une affaire extrêmement sérieuse » insiste-t-il.

Tour d’horizon filière par filière

Produits laitiers : les fromages italiens plombent le solde
Le secteur des produits laitiers est celui qui contribue le plus à l’érosion du solde commercial français vers ses plus proches voisins, avec celui des fruits et légumes. En cause l’appétit des Français pour les fromages ingrédients et le beurre. Mozzarella, gouda, cheddar et autres fromages culinaires sont donc importés et le pays avec lequel la France a le plus fort déficit est l’Italie.

La France reste aussi structurellement déficitaire sur les matières grasses laitières, les Français consommant de moins en moins de produits à 0 %, ce qui réduit la disponibilité en matière grasse produite. Toutefois, la France importe du beurre cube qui est ensuite incorporé dans toutes sortes de préparations et exporte du beurre plaquette à plus haute valeur ajoutée.

Fruits et légumes : forte concurrence à l’Est
Les importations de fruits et légumes frais ont beaucoup augmenté et l’UE est l’origine de 74 % de ces importations en 2018. Avec l’Espagne en tête, face à laquelle la France fait figure de petit producteur. D’autres pays se sont invités sur les marchés comme la Pologne, la Roumanie, la Hongrie et le Portugal.

La pomme produite en Pologne a ainsi complètement déstabilisé le marché européen et fortement concurrencé la pomme française dont la balance commerciale reste cependant excédentaire. Alors que les marchés scandinaves se sont largement ouverts aux productions italiennes et polonaises.

La bière importée fait décrocher les boissons
Même le solde exportateur des boissons, fleuron de l’export agroalimentaire français, a décroché (-3 % en 8 ans). Un léger recul du notamment aux importations de bière du fait de l’augmentation de la consommation de bière en France. Les grandes brasseries françaises investissent pour répondre à la demande, mais en attendant, les importations permettent de compenser le manque de production. Il reste toutefois que les premiers clients de la France pour ces produits sont extra-européens. Et en Europe, le premier fournisseur de spiritueux de la France est le Royaume-Uni.

Porc : les importations à haute valeur ajoutée creusent le déficit
Depuis le début des années 2000, le déficit avec les pays européens se creuse dans le secteur porcin. La première raison de cette évolution se trouve dans « un panier déséquilibré entre exportations et importations » selon l’Institut du Porc. « La France importe de plus en plus de produits à haute valeur ajoutée », tandis qu’elle exporte de plus en plus de produits à faible valeur ajoutée, comme des abats, en direction de la Chine. Les modes de consommation sont en cause comme le très grand appétit des Français pour le jambon et « l’Espagne sait très bien répondre à cette demande ».

Les volailles françaises à la peine dans un marché libéralisé
Longtemps exportatrice nette de volailles, la France a vu son solde commercial devenir négatif en 2018. Au début des années 2000, des filières puissantes et structurées ont émergé en Allemagne et aux Pays-Bas, captant le marché de la RHD.

En parallèle, l’Europe a aussi ouvert son marché au Brésil, à la Thaïlande, puis à l’Ukraine. La France mange ainsi plus de 40 % de poulet importé.

Céréales et sucre : une balance solide pour le moment
En céréales, c’est la météo qui donne le « la » en influant sur les volumes de production. Le solde des échanges s’est ainsi effondré après la moisson catastrophique de 2016, mais la France reste un grand pays céréalier et conserve une balance commerciale positive, année après année.

Autre filière excédentaire, le sucre, est aussi largement tributaire de la météo, mais son solde reste relativement stable. Le secteur qui a augmenté ses volumes depuis la fin des quotas, traverse une crise avec l’effondrement des cours mondiaux. Cela transparaît avec les chiffres de 2018, année marquée par une récolte à faibles rendements. 10 % de la production française pourraient être impactés dans les années à venir par la fermeture de deux usines Saint-Louis Sucre.
AGRA