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Réchauffement climatique

L’agriculture au cœur des challenges

En pleine Cop21, Michel Portier livre son point de vue. Selon le directeur général d’Agritel, l’agriculture est «au cœur des challenges de la lutte contre le réchauffement climatique».
Par Ma signature
L’équation est simple et ne date pas d’hier. Face au réchauffement du climat et pour répondre à l’objectif de limiter à 2°C la hausse des températures, deux facteurs sont à intégrer : la réduction des émissions de gaz à effet de serre et le stockage du carbone présent dans l’air.
Créer un marché mondial du carbone était une idée séduisante, voire logique. En donnant de la valeur économique aux gaz à effet de serre, on oeuvre implicitement pour la réduction de leurs émissions. Mais ce nouveau marché financier régulé par des droits d’émissions nationaux est un échec ! L’attribution abusive des quotas et les transferts entre émetteurs ont dénaturé l’objectif initial de limitation des émissions. De plus, le système d’échange de quotas d’émissions de gaz à effet de serre ne valorise pas les actions de stockage du carbone. L’équation de départ était certes déjà faussée, avec ce marché elle l’est d’autant plus.
Selon un rapport de l’ONU, les catastrophes naturelles ont provoqué la mort de 606 000 personnes en l’espace de 10 ans. Le nombre de blessés et de sans-abris est quant à lui estimé à 4,1 milliards sur cette même décennie. Au-delà de ces constats alarmants, tous les indicateurs montrent que l’enjeu aujourd’hui est de concevoir un nouveau système de développement basé sur une économie plus respectueuse de l’environnement et sur le partage. Notre économie fondée depuis la révolution industrielle sur un développement manufacturier lié au pétrole arrive à bout de course. Nous devons revenir dans l’ère du vivant. Nous devons considérer le carbone comme l’un des nouveaux drivers de notre économie, comme ce fut le cas avec le charbon puis le pétrole au XXème siècle. Plus qu’un marché financier du carbone hésitant, c’est bien de la construction de toute une économie basée sur de nouveaux modèles dont nous parlons ici. Et l’agriculture est au coeur de cette économie.
L’usine la plus efficiente capable de capter le carbone de l’air est la plante. Avec son mécanisme de photosynthèse qui synthétise le CO2 de l’air et de l’eau et libère de l’oxygène, elle est notre premier «bouclier contre la pollution». Les agriculteurs, en cultivant les plantes, contribuent ainsi directement au changement climatique. Certes, la culture de végétaux implique des investissements, du matériel ou encore des engrais et autres intrants consommateurs d’énergie. Mais le bilan est sans appel. Selon les travaux des instituts techniques agricoles, un hectare de blé recycle quatre fois plus de CO2 qu’il n’en consomme(1). Contrairement à certaines idées reçues, l’intensification des cultures et l’accroissement de la productivité agricole permet donc de bénéficier d’un bilan carbone extrêmement positif. Plus on produit, plus on stocke du carbone. Bien entendu, ce bilan n’est possible qu’avec la mise en oeuvre de pratiques agricoles dites durables. Le secteur agricole met d’ores et déjà en oeuvre des pratiques de ce type, contribuant à faire tourner cette formidable usine dite de photosynthèse à plein régime. Elle intègre, par exemple, dans ses rotations de culture des Cipan - Cultures intermédiaires pièges à nitrates - qui comme leur nom l’indique, permettent de capter l’azote dans le sol. L’initiative 4 pour 1000 récemment mis en place dans le secteur pourrait permettre, selon le GIEC, de stocker 1,2 milliards de tonnes de carbone par an dans les sols agricoles. L’agriculture n’est donc pas un problème, elle est une véritable solution.
En construisant cette économie basée sur le carbone, les agriculteurs bénéficieront naturellement d’une nouvelle source de revenu, nécessaire dans un contexte toujours plus difficile pour ce secteur d’activités. Car si l’exploitant agricole peut contribuer positivement au changement climatique, il le subit aussi de plein fouet. N’oublions pas que les produits agricoles sont des produits dits météo-sensibles.
La multiplication de phénomènes adverses en climatologie impacte directement l’offre des matières premières alors que la demande explose proportionnellement à la croissance démographique. L’élasticité offre/demande en agriculture et ses conséquences sur les prix, plus connu sous le nom de l’effet KING, est très faible, car elle touche à des produits de première nécessité. C’est donc la variabilité de l’offre qui génère la volatilité des prix. Imaginons les conséquences d’un dérèglement durable des conditions météorologiques sur les marchés de matières premières agricole. Le principal moyen durable pour y remédier est de stocker les années d’excédents et de déstocker les années de pénurie. Le G20 l’avait déjà mis en avant en 2011. D’autres outils de gestion, tels que les assurances risques climatiques, ou autres assurances revenus et marges peuvent également être déployés. Mais plus qu’un panel de mesures, nous devons anticiper une croissance exponentielle des besoins en financement liés à la gestion de cette volatilité. En outre, le changement climatique va rebattre les cartes des échanges internationaux. Selon la FAO, le réchauffement climatique induira un déficit hydrique supérieur à celui déjà constaté dans les pays du Maghreb. A l’est de l’Europe, une augmentation de la pluviométrie devrait favoriser les productions de ces régions, renforçant la concurrence existante avec les agriculteurs français. Les échanges de céréales devront donc impérativement être intégrés dans les enjeux géopolitiques.
La COP21 est une opportunité de faire reconnaître l’agriculture comme un acteur majeur de la lutte contre le changement climatique. Elle doit donc non seulement permettre au secteur agricole d’intensifier ses actions pour sa contribution positive, mais aussi concevoir une nouvelle économie du carbone où les agriculteurs ont un rôle à jouer.
(1) Arvalis

A propos d’Agritel

Agritel est une société de conseil indépendante, en stratégies des marchés agricoles et agro-industriels: les secteurs agricole, agro-alimentaire et agro-industriel.
Parmi les premiers cabinets à être agréé CIF (Conseiller en investissement financier) Agritel accompagne les acteurs des filières des marchés des matières premières agricoles, en fournissant les outils, les connaissances et le savoir-faire utilisés depuis plusieurs décennies dans le monde de la finance en matière de gestion des risques et de couverture pour accompagner les agri-industriels.
Créée en 2001 par Michel Portier, Agritel décline aujourd’hui son expertise autour de quatre activités : la formation, l’information, le conseil et la prospective. La société est basée en France, en Ukraine et en Chine et se développe fortement en Europe. www.agritel.fr