Accès au contenu
Inclusion

Handicap et agriculture : c'est vraiment possible

Que l'on soit salarié ou agriculteur en situation de handicap ou simplement employeur de main-d’œuvre, des solutions existent pour rendre compatible travail et handicap. Avec ses partenaires, l'Anefa Auvergne Rhône-Alpes a décidé de prendre ce sujet à bras-le-corps, en dépassant les tabous et en communiquant sur le champ des possibles.

Par Sophie Chatenet
Handicap et agriculture : c'est vraiment possible
Thibaud Vermillard (micro), vigneron malvoyant, a témoigné de son parcours, ici aux côtés de Peggy Montero, directrice entreprise à l'Agefiph, et de Didier Moguelet, président de l'Anefa Auvergne-Rhône-Alpes.

Jungle, parcours du combattant, interlocuteurs dispersés, manque de coordination entre les acteurs… Lorsque le handicap surgit, au-delà de la nécessaire prise en charge médicale, difficile de savoir vers qui se tourner pour envisager un retour à l'emploi. Ce constat demeure en 2026 largement partagé par la plupart des salariés en situation de handicap, qu'il soit mental ou physique. Didier Moguelet, président de l'Anefa Auvergne-Rhône-Alpes, veut croire que les choses sont en train de changer. « Handicap et agriculture, ce n'est pas un oxymore. Le chemin n'est pas forcément simple et clair, mais il y a des solutions. Nous y travaillons », assure-t-il. En novembre dernier, à la suite de l'organisation d'un colloque sur l'agriculture et le handicap à Grenoble (Isère), un groupe de travail s'est constitué à l'échelle régionale incluant l'Anefa, France Travail, mais aussi les structures Cap emploi et l'Agefiph (1). « L'idée est d'arrêter de travailler en solo, chacun de son côté, mais bien de proposer des solutions globales pour les différents profils à l'échelle des salariés, des agriculteurs », explique Meryem Lugrin, chargée de l’expertise sectorielle agricole, agroalimentaire et forêt pour la région Auvergne-Rhône-Alpes à France Travail.

Lever les freins

En clair, bâtir une sorte de guichet unique qui rassemblerait tous les dispositifs possibles : physiques (aménagement de poste, outils, innovations…) ou financiers (aides spécifiques, prise en charge). Actuellement, sur les 720 000 personnes qui travaillent dans le secteur agricole, 25 000 présentent un handicap. Chaque année, l'agriculture est pourvoyeuse de 50 000 emplois. 12 000 postes ne trouvent pas preneur. « Demain, il s'agit de lever les freins, de rendre accessibles les portes d'entrée pour les uns ou pour les autres, pour que des personnes en situation de handicap trouvent un horizon professionnel dans l'agriculture. N'oublions pas que la terre agricole a toujours été une terre d'accueil, de bienveillance », estime Didier Moguelet. Le monde agricole, certes terre d'accueil, mais aussi une terre de tabous, où la vulnérabilité n'a souvent pas droit de cité. Thibaud Vermillard en parle en connaissance de cause, car il l'a vécu. Vigneron à la tête du domaine Ampelhus, à Lunel-Viel, dans l'Hérault, jusqu'à il y a encore dix ans, il taillait la vigne, passait une bonne partie de la journée sur son tracteur… Aujourd'hui, le quarantenaire malvoyant a dû adapter son travail. « En agriculture, on a prévu des choses pour les handicaps naturels à travers l'ICHN, mais pour l'humain, il reste tant à faire… L'évolution des mentalités prend du temps. L'arrivée des néoruraux va peut-être permettre d'élargir les perceptions sur le handicap en bousculant les stéréotypes », estime le viticulteur.

Pas forcément facile

Pour autant, pour continuer son activité, Thibaud Vermillard a embauché un salarié, dont un tiers du salaire est financé par l'Agefiph au titre de la compensation du handicap. S'il démontre que handicap et agriculture c'est possible, le vigneron précise que « ce n'est pas forcément facile. Les outils d'accompagnement existent mais la communication autour de ces dispositifs fait défaut ». C'est tout l'enjeu des travaux menés actuellement conjointement entre les différents acteurs. « Du côté des employeurs, des craintes légitimes demeurent, telles que : "Vais-je mettre en difficulté mon salarié, vais-je mettre en difficulté mon entreprise ?" L'essentiel est de poser les choses, au cas par cas, et de voir comment nous élaborons collectivement des solutions », estime Peggy Montero, directrice entreprise à l'Agefiph. En 2025, l'Agefiph a accompagné 500 personnes relevant du régime agricole présentant un handicap pour aménager leur poste.

« On réfléchit compétences, et pas handicap »

Il y a 25 ans, alors jeune vigneron implanté à Molsheim dans le Bas-Rhin, Pierre Hoerter est confronté à une difficulté récurrente de recrutement et de gestion de main-d’œuvre. Le défi auquel il doit faire face dépasse son problème d’entrepreneur : avec un taux de chômage à 2 % à l’époque sur ce territoire, la question posée est plus globalement celle de l’attractivité des métiers de la vigne. Pour résoudre cette problématique, il va alors chercher des voies de réponses dans une démarche collective en mettant autour de la table une association de parents d'enfants handicapés, la MSA, l'Agefiph, la communauté enseignante du lycée d’Obernai intéressée pour développer des formations innovantes ; et les agriculteurs locaux, confrontés à une problématique de recrutement et de gestion de personnel. C'est ainsi que sont nées Solivers et l'association La Main Verte, qui assure des prestations de service dans les secteurs de l’agriculture, de l’entretien paysager et des travaux environnementaux auprès de clients particuliers, entreprises et collectivités dans le Bas-Rhin. « Chez nous, on réfléchit compétence et pas handicap. Ce n'est pas toujours facile, mais le monde du travail n'est, par essence, pas facile », explique Pierre Hoerter. Un groupement d’employeurs a été créé en parallèle. Organisé sous forme de GIE, il rassemble des houblonniers, maraîchers, viticulteurs… Le groupement mutualise les besoins de recrutement de ses membres et permet de consolider des emplois, en ayant recours aux services de la Main Verte. De son côté, le lycée agricole, soutenu par les services déconcentrés de l’État (DDTE, DASS…), s’engage à soutenir l’émergence de nouvelles formations adaptées aux personnes en situation de handicap. « On décompose les tâches pour être sûr de ne pas se tromper dans l'exercice du travail à réaliser et en identifiant les impasses. C'est un vrai parcours de réussite que nous construisons collectivement », se félicite Pierre Hoerter.

(1) : L'Agefiph et Cap Emploi proposent des solutions pour l'emploi des personnes en situation de handicap.