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Économie - Financement

Exploitants agricoles cherchent capitaux

Les exploitations agricoles répondent de plus en plus à une logique entrepreneuriale et la recherche de capitaux pour se développer ou s’installer devient cruciale. Seulement, l’agriculture peine à rentabiliser ses investissements. De surcroît, la rentabilité du capital est en baisse sur ces dernières années comme le montre une étude présentée au colloque Agriculture et capital, organisé à l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture (APCA) fin 2015.
Par AGRA
Exploitants agricoles cherchent capitaux
«On observe une banalisation de l’activité agricole. Aujourd’hui, c’est un secteur soumis aux mêmes contraintes que les autres, alors qu’avant il s’agissait d’un secteur très particulier », analyse Dominique Plihon, professeur d’économie financière à l’Université Paris XIII, lors du colloque Agriculture et capital, organisé à l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture (APCA) en revenant sur l’évolution de l’économie capitalistique depuis les années 1980. «Les salariés sont devenus un acteur parmi d’autres dans l’entreprise. Cette dernière raisonne aujourd’hui par rapport au retour sur investissement des actionnaires, dans une logique purement actionnariale», explique-t-il. Et l’agriculture n’y échappe pas, surtout dans un contexte où les financements pour reprendre ou développer une exploitation dépassent régulièrement les 100 000 €. Comme le rappelle un membre de la Chambre d’agriculture de Saône-et-Loire, un jeune pour s’installer doit prévoir un investissement de l’ordre de 400 000 €. Où trouver ce financement ? Si les coopératives font déjà appel à des capitaux extérieurs, alors pourquoi les agriculteurs ne pourraient-ils en faire de même ?

Faible rémunération du capital
«L’agriculture est un secteur à part, car l’investissement y est peu rentable comparé à l’industrie», indique Didier Caraès, économiste à l’APCA. «Le placement agricole est un placement de très long terme», confirme Dominique Plihon. Didier Caraes précise également qu’en agriculture, «la rémunération du capital est instable depuis dix ans». Il présente les résultats d’une étude effectuée sur des données entre 1995 à 2013 concernant plus de 7 000 exploitations. «Sur cette période, le capital moyen (besoin en fonds de roulement et immobilisation) des exploitations étudiées est de 353 000 €», annonce-t-il. Et, selon lui, sur cette période, la rémunération du capital passe au-dessous des 1 % en tenant compte de la rémunération de l’exploitant (1,5 SMIC) et du foncier (1). Finalement, il observe, chiffres à l’appui, «une forte croissance du capital des exploitations dont la rémunération devient très incertaine». Pour Gérald Evin, président du fonds d’investissement Labeliance Invest, les actionnaires attendent une rémunération de 25 à 30 % dans le secteur bancaire, de 8 à
12 % dans l’industrie lourde et de 5 à 6 % dans l’agriculture. De son côté, Dominique Plihon observe qu’en France, «la pierre, le foncier, le bas de laine ont laissé la place aux placements financiers.» Cela n’étonne pas Gérald Evin. Au contraire, d’après lui, «il y a une appétence pour des actifs concrets. L’obligation d’État rémunère à tout juste 1 %», d’où l’intérêt que porte la population sur les placements financiers, même agricoles.

L’attrait des marchés financiers
Malgré l’attrait de ces placements, Dominique Plihon estime que pour l’agriculture «l’intermédiation bancaire doit rester la source de financement prioritaire. La relation de proximité n’existe plus avec un groupe d’investissement», tout comme l’autonomie de l’exploitant et de sa structure. Un point de vue que partage Guy Vasseur, président de l’APCA ou encore Bertrand Corbeau, directeur général de la Fédération nationale du Crédit Agricole : «Je ne crois pas que les marchés financiers donneront des taux meilleurs que ceux délivrés par l’intermédiation bancaire. Je ne vois pas l’intérêt de financer l’agriculture par des marchés financiers. […] Aux États-Unis, l’économie est financée à 20 % par les banques et à 80 % par les marchés financiers. En Europe, c’est exactement l’inverse. C’est un atout pour l’agriculture. Je pense que l’on résistera à cette financiarisation excessive». Guy Vasseur estime que «les banques restent le premier financeur des exploitations agricoles, et c’est tant mieux». Il reconnaît pourtant que d’autres solutions doivent émerger. Mais la vigilance s’impose. Il considère que «pour qu’un agriculteur soit autonome et qu’il investisse, il faut qu’il possède au moins une partie de ses capitaux». C’est dans cet esprit qu’il espère la mise en place de leviers fiscaux pour faciliter le financement des exploitations. Gérald Evin défend de son côté l’intérêt de son fonds d’investissement : «Nous sommes complémentaires des prêts bancaires. Avec notre apport, ce n’est plus un problème de lever de la dette». Il cite des exemples de financement pour des exploitations : de 50 000 € minimum à 400 000 € pour l’installation d’un jeune avec son père accompagné d’un agrandissement de l’exploitation de 70 à 220 vaches, en lien avec sa coopérative.

Diversifier ses sources de financement
Florian Breton, fondateur de Miimosa, plate-forme de crowdfunding dédiée aux projets agricoles, avance une échelle de financement par projet de 1 000 à 26 000€, avec une moyenne de 6 500 €. En comparaison, la dotation aux jeunes agriculteurs s’élève en moyenne à 15 000 €, rappelle Jérémy Decerle, vice-président des Jeunes agriculteurs. Tous ces financements confondus permettent de lever de la dette auprès des banques. Une dette qui ne diminue pas selon Bertrand Corbeau : «On n’a jamais fait autant de financement dans l’agriculture qu’en ce moment. On n’a jamais autant prêté et cela à des taux aussi bas». «Les difficultés» rencontrées par l’agriculture et notamment l’élevage, «ne sont pas liées à l’endettement» des exploitations «mais à des niveaux de prix trop bas et à des charges trop élevées», selon lui. «Il ne s’agit pas d’une crise de l’endettement», assure-t-il à propos de la crise vécue par l’agriculture française, révélée avec ampleur cette année. Pourtant, bon nombre d’acteurs, dont Jérémy Decerle, affirment que les banques sont plutôt frileuses en ce moment.

Intégrer par la distribution ?
Frilosité des banques selon certains, investissements colossaux selon d’autres, faible rentabilité du capital selon les investisseurs… les agriculteurs cherchent de l’argent où ils peuvent. Dominique Plihon rappelle le contexte économique actuel : «Une plus grande incertitude marque l’économie d’aujourd’hui et l’agriculture n’y échappe pas. Les réformes de la Pac vont toutes dans le même sens, celui d’un amoindrissement de la protection des agriculteurs, avec moins d’aides et plus de libéralisation». Il alerte sur le fait que l’agriculture n’est pas une activité comme les autres. «Dans le monde agricole, la notion de risque n’est pas de même nature que dans le monde industriel. De plus, nous rentrons dans une période où les aléas climatiques vont être de plus en plus importants. Le problème de la couverture de ces risques par les assurances se pose déjà.» En Normandie, 75 % des installations en élevage laitier se font sous forme sociétale, selon une étude de l’observatoire régional de l’installation. Des sociétés «très majoritairement en famille», affiche l’étude, mais pour combien de temps encore ? «Il ne faut pas sortir de Saint-Cyr pour le dire ! Demain, ce sont les distributeurs qui nous rachèteront», lance avec provocation Raymond Vial, président de la Chambre d’agriculture de la Loire. Et pourquoi pas Total, Apple ou Toyota ? !

(1) : Résultat courant avant impôts/capital engagé