Des pistes à défricher
Le Forum céréalier Bourgogne Franche-Comté a servi de cadre à une table ronde sur les leviers à envisager afin de soutenir les exploitations céréalières sous pression, en particulier en zones intermédiaires.
Trois jalons temporels résument la situation actuelle de la filière céréalière :
• 2023 : le point culminant sur plusieurs postes de charges est atteint, avec les engrais et les carburants, dans un contexte de forte inflation. C'est le début de l'effet ciseaux entre charges et prix de vente des grains.
• 2024 : baisse des charges mais contrebalancée par des rendements historiquement bas, avec la pire récolte depuis les années quatre-vingt. Cela se traduit par une poursuite à la hausse des coûts de production ramenés à la tonne.
• 2025 : des prix de vente sur les marchés céréaliers au plus bas et persistance d'un effet ciseaux malgré une légère décrue des charges et le retour à des rendements normaux.
Qu'en sera-t-il pour 2026 ? Les grandes cultures, notamment sur notre région où les zones intermédiaires (ZI) à faible potentiel sont très présentes, pourront-elles encaisser une quatrième année consécutive mauvaise ? Cette question était au cœur de la table ronde organisée dans le cadre du Forum céréalier de Bourgogne-Franche-Comté, près de Dijon, début mars. Ses participants ont dressé un paysage parfois sombre mais réaliste de la situation tout en dessinant les pistes possibles qui permettront de maintenir des productions céréalières et oléoprotéagineuses dans notre région.
« Porter une vision de production »
Comment définir les ZI ? Philippe Dubief, agriculteur en Côte-d'Or et vice-président de l'AGPB, s'est attelé à l'exercice : « Plusieurs handicaps les caractérisent : l'épaisseur des terres du sol, avec des réserves utiles en eau plus faibles, des rotations de cultures plus limitées, des rendements plus faibles que la moyenne nationale, et enfin des aides PAC inférieures à la moyenne nationale. » À ses yeux, il est essentiel de « continuer à porter une vision de production sur nos ZI. » Pour cela, plusieurs points clés paraissent incontournables : une meilleure maîtrise de l'eau, un encouragement de la recherche génétique variétale et même une montée en performance du traitement des données agricoles (voir encadré). C'est indispensable face à un contexte économique qui se dégrade : « les ZI, poursuit Philippe Dubief, subissent les mêmes hausses de charges que les autres zones : + 85 % en cinq ans pour les engrais et + 20 % pour les coûts de mécanisation. Ces systèmes ont moins d'amortisseurs que d'autres : ils sont fortement dépendants des intrants. Il faut aussi garder en mémoire qu'avec la Bretagne, BFC est la Région qui compte le moins de zones irriguées de France. L'Excédent brut d'exploitation (EBE) baisse de 60 % sur les trois dernières années, les trésoreries sont exsangues, les dettes s'alourdissent. » La menace apparaît comme existentielle avec une PAC qui ne joue plus son rôle d'amortisseur : « les aides ont baissé de 50 % sur les 20 dernières années, l'assurance climatique ne fonctionne plus, notre Mesure agro-environnementale et climatique (MAEC ZI) présente un cahier des charges bien trop contraignant… Aujourd'hui, on ne doit rien s'interdire, face à des filets de sécurité qui ne fonctionnent plus. »
Réalisme et pragmatisme
Au niveau du Conseil régional, on se dit conscient du problème : « J'ai pris contact avec les présidents des Régions Centre Val de Loire et Occitanie, précise Christian Morel, vice-président du Conseil régional de BFC, en charge de l'agriculture. Elles regroupent d'importantes ZI. Le but c'est de jouer groupé, de faire émerger des solutions pour ces zones, au sein de l'Europe, et peut-être aussi avec d'autres régions européennes. » Les difficultés du moment affectent aussi les organismes stockeurs. Benoît Collardot, agriculteur en Côte-d'Or et président de la coopérative Dijon Céréales, tient un discours ancré dans le réalisme et le pragmatisme à ce sujet : « Nous sommes dimensionnés pour plus de 900 000 t de collecte, mais nous tournons plutôt à 820 000 t. En bio, nous avons perdu 60 000 t de collecte. En lien avec l'arrêt du Phosmet, les surfaces en colza diminuent. On risque une déprise agricole sur des terres très superficielles. Les trésoreries souffrent, il y a moins d'approvisionnement chez les agriculteurs. On constate aussi la hausse de la dette adhérents. En quatre ans, elle a augmenté de près de 30 %. Une coopérative telle que Dijon Céréales se finance sur la collecte et sur l'approvisionnement. Face à ce constat, notre volonté, c'est de réduire les dépenses internes, de limiter nos charges, afin de maintenir notre niveau de compétitivité. »
Maîtrise de l'eau
Quelles pistes pourraient être envisagées ? « Nous devons faire des économies de charges, précise Benoît Collardot, mais sans oublier de se projeter. On peut aller chercher des gains en filières locales ou décarbonées et aussi sur la diversification : productions animales ou nouvelles cultures contractualisées, mais sans perdre de vue que, si ces cultures diversifiées pourront venir aider nos producteurs de grandes cultures, mais elles ne s'y substitueront pas. Je mets sur la table le pragmatisme économique : il faudra trouver de l'efficience avec d'autres acteurs régionaux (Bourgogne du Sud, Terre Comtoise), il y a aussi des coopératives avec qui nous travaillons, par exemple au sein de notre union commerciale Cérévia. Le but c'est de générer de la valeur pour nos adhérents. » Toutes les solutions possibles pour les ZI sont à envisager : « Il faut améliorer la maîtrise de l'eau sur les exploitations, ce qui peut déboucher sur des cultures à plus forte valeur ajoutée, souligne Philippe Dubief. Cela favorise aussi la transmissibilité des exploitations. En matière d'innovations génétiques, on attend beaucoup des recherches menées sur des variétés résistantes à la sécheresse. » Quant à Christian Morel, il rappelle que la Région accompagne le projet Profilait d'une filière végétale locale à destination de l'alimentation animale, qui pourrait représenter un débouché intéressant, y compris pour les ZI, mais qui peine à se déployer pour l'instant.
Le traitement des données : un élément stratégique
Martin Lechenet dirige le pôle « Data Intelligence » d'Alliance BFC (Dijon Céréales, Bourgogne du Sud, Terre Comtoise). Il a rappelé l'importance de la maîtrise et du bon usage des données agricoles : « Le premier facteur limitant de la production, c'est le déficit hydrique. Il va s'amplifier dans le temps. C'est une problématique collective de sécurité alimentaire. Avec les données dont on dispose, on peut faire des projections pour savoir comment évoluera la situation dans les 50 ou 100 prochaines années. L'avantage, lorsqu'on maîtrise la donnée, c'est qu'on peut changer artificiellement les simulations. Ce que montrent nos projections c'est que, quelles que soient les cultures adoptées, si on ne fait pas de stockage d'eau, on ne parviendra pas à sécuriser la production alimentaire à l'horizon 2100. Il n'est pas question de faire des bassines, mais, avec la polarisation des précipitations (plus de pluie en automne, plus de sécheresse au printemps), il nous faut une capacité à accéder à l'eau pour « tamponner » et protéger nos cultures. Il faut des chiffres et donc de la donnée, pour concrétiser ces besoins en eau. » Ces données, elles sont aussi un moyen d'évaluation des voies de diversification : « À partir du moment où on dispose de la bonne information technique, on peut faire des simulations sur tous types de cultures de diversification et voir comment cela réagirait. Cela permet d'évaluer le potentiel de ces nouvelles cultures et de voir s'il y a des risques majeurs. Dans ce cas-là, il vaut mieux ne pas y aller. Se diversifier c'est prendre un risque économique, c'est pourquoi la coopérative se saisit du sujet. L'intérêt du collectif, c'est aussi de permettre des comparaisons entre différentes conduites d'exploitations et d'y trouver matière à solutions. Là aussi, la gestion des données peut s'avérer précieuse. »