Dans la dentelle de la vie des autres
En Côte-d'Or, Olivier Descamps a décidé de faire profession de raconter la vie des autres. Ce journaliste indépendant est aujourd'hui également biographe. Un travail qui réclame écoute et sensibilité.
Mi-octobre est paru un ouvrage intitulé « La biographie racontée par les biographes ». Un livre collectif dû à l'association Biographicus, à la réalisation duquel a participé le Côte-d'Orien Olivier Descamps. C'était l'occasion de mettre en lumière cette activité singulière : celle de raconter la vie des autres, à leur demande. Olivier a choisi de devenir biographe, il y a un peu plus de deux ans. Auparavant, il a été journaliste spécialisé sur les thématiques de l'environnement pendant une quinzaine d'années puis, il a ressenti le besoin de prendre de la distance et de faire autre chose. Toujours journaliste indépendant, il collabore à différents médias. Mais la biographie, c'est autre chose… « L'un des intérêts d'écrire la biographie de quelqu'un, souligne-t-il, c'est que nous avons un recul que la personne n'a pas. C'est d'ailleurs bien normal : Je ne suis pas sûr que j'arriverais à écrire ma propre biographie. »
« Un métier où on ne juge pas »
Même si les biographies qu'il rédige sont le résultat d'une sollicitation de personnes qui veulent, pour des raisons multiples, que leur vie soit racontée, le premier travail du biographe, aux yeux d'Olivier Descamps, c'est d'aller chercher des singularités là où, bien souvent, les gens ont l'impression que leur vie a été très classique. « Biographe, remarque-t-il, c'est exactement ce qu'il me faut parce que c'est un métier où on ne juge pas les autres. On accueille leur parole, on tente de comprendre comment et pourquoi ils ont pris certaines décisions. » Il a eu affaire à des gens qui avaient eux-mêmes envie d'écrire et qui se sont rendu compte qu'ils n'y arrivaient pas. Difficile de porter un regard sur soi sans le recul nécessaire, de faire le tri dans des évènements qui nous semblent sans importance et qui en ont pourtant. « À l’inverse, on peut penser qu'il faut absolument raconter tel ou tel événement, alors qu'il ne mérite pas forcément qu'on s'y attarde tant que ça. Le biographe, un peu comme le journaliste, va réussir à identifier les sujets mais aussi à donner du rythme, en dosant les dimensions anecdotiques, en évitant le côté « catalogue » de souvenirs et en aidant à bâtir un récit. »
Bon positionnement
Les motivations pour faire appel à un biographe sont de différentes natures : l'envie de laisser une trace à ses enfants, parfois de s'alléger de poids familiaux, parfois aussi, la maladie génère un sentiment d'urgence face au risque d'une fin de vie prématurée. Tout cela crée une relation particulière, qui se construit sur la durée. « Il est important de savoir jusqu'où on peut aller dans l'intimité de la personne qui fait appel à nous, insiste Olivier Descamps. Elle souhaite se livrer, mais on ne connaît pas toutes les raisons qui se rattachent à ce désir. C'est un des aspects les plus intéressants de ce métier : si le narrateur se pose une question, je peux lui demander de me dire cette chose et, ensuite, en lui lisant après l'avoir rédigée, il sait mieux s'il souhaite vraiment livrer cet aspect de sa vie ou non. » « La biographie racontée par des biographes » aborde justement la question du bon positionnement par rapport à certaines situations qui peuvent se poser dans le cadre de la réalisation d'une biographie : comment travailler avec quelqu'un qui, peu à peu, perd la tête ? Que faire si la personne décède durant la réalisation de la biographie ? Comment apprendre à dire non, lorsqu'on est biographe, si on se rend compte que ça ne pourra pas fonctionner avec la personne… Autant de situations qui rendent compte de la complexité de ce processus. « Dans la relation avec un biographe, on dit beaucoup de ce qu'on a été, mais aussi de ce qu'on est, au moment où l'on parle. Je me demande s'il ne faudrait pas écrire plusieurs fois sa biographie, à 40, 50, 60 ans, parce qu'à certains stades de la vie, on est la même personne, mais on ne ressent pas toujours les choses de la même façon. Peut-être que lorsqu'on s'éloigne temporellement des évènements, on ressasse un peu plus certaines choses, contrairement à ce que l'on ferait si on les racontait plus tôt dans sa vie. »
Va et viens
La méthodologie adoptée par le biographe est importante. « Il faut être ouvert pour faire évoluer son travail en fonction de la personne qu'on a en face de soi. L'un des enjeux du biographe c'est de trouver la voix du narrateur. J'aime entendre la voix de la personne dont je fais la biographie. Je sais aussi que la parole est thérapeutique, que parler, ça fait du bien mais je ne perds jamais de vue que je ne suis pas psychologue. Je dois veiller à ne pas ouvrir des plaies que je serais incapable de refermer ». Au cours d'une série d'échanges qui durent une heure (sa structure s'appelle d'ailleurs l'Heure de la Prose), Olivier écoute, pose des questions. S'ensuit un gros travail de retranscription de l'échange, avant de montrer le texte à la personne, qui lui fait un retour. La biographie finale résulte de ce patient travail de va-et-vient. « La personne conserve à tout moment la possibilité de mettre un terme à nos échanges, précise-t-il, si elle ne s'y trouve pas à son aise. De mon côté, j'ai aussi des limites qui font que je peux mettre un terme au travail si je pense que cela est en contradiction avec certains aspects éthiques qui me sont propres. Même si la personne en face défend des idées qui ne sont pas les miennes, il n'y a pas de soucis mais nous avons tous des lignes rouges dont on estime qu'il ne faut pas les dépasser… » C'est aussi la quête d'un équilibre entre positionnement professionnel et ressenti personnel qui se joue là. Son exercice de la biographie apporte beaucoup à Olivier Descamps qui a l'idée de l'enrichir en proposant une prestation de réalisation de podcast familiaux qui, à l'écrit, pourraient ajouter des paroles à écouter. Pour se rendre compte de ce que cela pourrait donner, il a lui-même réalisé un podcast-test, avec sa propre famille, que l'on peut écouter en ligne (voir encadré). Du son et des pages, encore une autre façon de raconter l'autre…
Des voix pour enrichir l'écrit
Olivier Descamps a sorti son podcast familial mi-septembre. « Il y a longtemps que je voulais me « frotter » à ce média. Dans ce podcast, il y a des gens qui m'ont livré des choses très intimes et fortes et, ce faisant, qui se sont libérés d'un « caillou dans leur chaussure » qu'ils traînaient depuis des années ». Le podcast est accessible en ligne et des personnes qui l'ont écouté réagissent en disant qu'elles ont été émues, parce que, sur certains aspects, il touche à des choses universelles dans lesquelles chacun peut se reconnaître. « J'y raconte l'histoire de la maison de mes grands-parents, mais, à travers ça, je parle d'eux, d'une certaine époque, du Jura, parce que ça se passe à Mouchard, des liens intrafamiliaux ». Pour écouter son podcast familial : https://www.deezer.com/fr/show/1002206051
lheure de la prose.fr