Crise agricole
Après le temps du fumier et des pneus, le temps de la conciliation
Producteurs, transformateurs, distributeurs, coopératives et négoces… Tous ont répondu à l’invitation lancée par la FDSEA et JA de l’Yonne et participé à une matinée de concertation pour tenter de trouver des solutions à la crise qui mine une grande partie des filières agricoles.
L’événement était d’importance et salué comme tel par l’ensemble des participants. Aux dires mêmes du président de la FDSEA de l’Yonne, Francis Letellier, c’était même une première à l’échelle du département, à la mesure de la crise que vit l’agriculture aujourd’hui : «les manifestations sont utiles et font même partie de notre savoir faire et quand les paysans sortent dans la rue, c’est signe d’un ras le bol général. L’action est encore nécessaire mais il faut aussi être dans le dialogue et la construction. On ne peut pas toujours être dans l’affrontement» Représentants des enseignes départementales de la grande distribution, producteurs, transformateurs, industriels, coopératives, négoces…
Tous ont accepté de participer à cette matinée de dialogue organisée en un temps record, autour de deux tables rondes animées par le journaliste Thierry Bret et devant une centaine d’agriculteurs venus assister et participer aux débats. Une matinée qui a débuté en préambule par la visite de l’EARL Drothier, à Vincelottes. Installés en polyculture élevage ovin, Xavier et Philippe ont expliqué, chiffres à l’appui, leurs difficultés à dégager une marge nette suffisante, face aux cours en forte baisse depuis un an.
Table ronde 1 : Le Constat
«Je crois qu’on peut s’entendre…»
Première table ronde de la matinée, pour dresser un constat de la situation. Autour de la table, des représentants de la Grande Distribution et de coopératives. Pour Julien Caillard, président de JA 89, il n’y a pas d’alternatives : «il faut qu’on reparte avec des solutions, pas seulement des promesses, mais de vrais engagements. On parle de prix, de contractualisation, il faut que l’on parle aussi d’étiquetage et d’origine des produits. Il n’y a pas tant d’acteurs que ça, je crois qu’on peut s’entendre…»
Laurent Chesney est éleveur porcin et représente la coopérative Cirhyo, venu témoigner de la réalité du terrain : «une part du volume produit repose sur des cahiers des charges liés à des labels, mais la plus grosse partie reste quand même des produits de base peu ou pas différenciés. Espérons que cette réunion aide à mieux comprendre la globalité des actes de production et de vente car évidemment, les deux sont étroitement liés…» A ses côtés, Kamel Ferrag, éleveur laitier, installé en Gaec dans le Tonnerrois et adhérent à Alysé : «depuis 18 mois, le prix du lait est en baisse et la fin des quotas n’a fait que déstabiliser un peu plus les marchés. Pour 2016, nous n’avons aucune lisibilité, avec des prix établis mois par mois.» La situation économique chez les éleveurs est de plus en plus difficile, et hypothèque pour certains, l’avenir même de leur exploitation : «de nombreux arrêts sont déjà programmés, avec des conséquences au niveau environnemental, car les terres seront retournées et cultivées, faute d’animaux pour occuper les pâturages…» Responsable de l’approvisionnement lait au sein de la fromagerie Lincet, Gaëlle France, rappelle le contexte mondial : «aujourd’hui en surproduction, avec un marché russe fermé et des débouchés vers la Chine réduits de moitié» Forte d’un marché de niches, avec des appellations AOC comme le Chaource et l’Epoisse, la fromagerie sénonaise a réussi à maintenir des prix rémunérateurs pour ses producteurs, en lien direct avec la valorisation des produits finis : «65 éleveurs pour 35 millions de litres de lait collectés. En 2015, nous sommes parvenus à un prix de base de l’ordre de 340 €/tonne de lait, pouvant atteindre 365 €, en fonction de la qualité. Mais nous sommes une exception, du fait de nos marchés de niche. On se rend bien compte aujourd’hui que si nos producteurs ne sont pas rémunérés, on prend le risque de les voir disparaître. Et s’ils disparaissent, il n’y a plus de fromagerie. A un moment donné, c’est du donnant/donnant, il faut que tout le monde l’entende…»
«Tout est réalisable, c’est une question de volonté»
Les exploitants céréaliers ne sont pas épargnés. Situé en zone intermédiaire, le département, depuis plusieurs années, n’est passé à côté d’aucun aléa climatique : gel, sécheresse, inondation, germination… Avec pour conséquence une incidence directe sur les prix, d’autant qu’au niveau mondial, les cours s’effondrent, comme le rappelle Jean-Marc Krebs, directeur de la coopérative 110 Bourgogne : «on va payer aujourd’hui à nos adhérents, des blés de qualité à 165 €/t, pratiquement moins chers que les blés fourragers de l’an passé…» Un indicateur de la santé financière des adhérents particulièrement parlant, celui du nombre de compte débiteurs : «fin décembre 2015, il s’était dégradé de 1,4 M€ par rapport à l’année précédente. Sur les quatre dernières années, on enregistre une augmentation de 5 M€. La problématique, on la voit en direct !» Rejoint dans ses propos par son collègue du groupe Soufflet, Olivier Coste : «quand les agriculteurs s’enrhument, la profession tousse…»
Cyriaque Jourdhier est directeur de l’enseigne Cora de Monéteau et s’interroge : «réagir aujourd’hui à mon niveau, c’est trouver de nouveaux partenariats et pourquoi pas, inventer un nouveau label, style «viande d’ici», à mettre en valeur dans mon magasin, avec la participation des producteurs locaux…» Son collègue du groupe Casino, Philippe Serie, directeur de l’hypermarché Géant à Auxerre, se veut confiant : «tout est réalisable, c’est une question de volonté…» Un enthousiasme tempéré par l’intervention d’Henri Ragon, éleveur laitier à Saints en Puisaye : «si on regarde le prix du lait en valeur absolue, il a augmenté, mais en face, les charges ont explosé ! En 2009, vous avez cassé le marché avec une surenchère au moins disant. Cet été, sous la charpente, j’ai failli la mettre ! Si ça se représente, vous penserez à moi…» Des propos durs et violents, que viennent colorer quelques notes d’humour : «il faut qu’on se mette autour d’une table et c’est pour ça qu’on est là. D’habitude, entre nous, il y a un tas de fumier ou des pneus qui brûlent !» Exploitant céréalier dans le Sénonais, Joseph Roux émet une piste de réflexion : «pourquoi ne pas tout simplement revendre directement du lait de Lincet dans un rayon de 50 km et économiser ainsi sur le transport et reverser la différence aux producteurs ?»
Accusé par des éleveurs présents dans la salle, de non transparence sur les prix, le directeur général de la Sicavyl, Philippe Tournand s’insurge en faux: «je vous rappelle que nos prix d’achat sont diffusés toutes les semaines dans la presse nationale et sont à la disposition de tous. Des prix d’achat réels ! Je ne connais pas beaucoup d’entreprises où le prix d’achat est diffusé ainsi auprès de ses clients.»
Table ronde 2 : L’Avenir
«Chaque maillon a son importance»
Seconde table ronde de la matinée, avec en toile de fond les perspectives pour l’avenir. Pour Sophie Ruzé, dirigeante de la société de négoce de céréales du même nom, l’une des solutions ne peut passer que «par des contrats où l’on prend en considération le coût de production de l’agriculteur, le prix de revient de l’industriel, de manière à réussir à faire en sorte que en dehors de toute évolution des prix et des fluctuations, chacun gagne sa vie…» Lucide aujourd’hui sur le rôle joué par des entreprises comme la sienne : «si notre vocation est d’assister techniquement les agriculteurs engagés en grandes cultures, de sorte de leur permettre de produire le mieux possible, en période de crise, nous jouons aussi le rôle de banquier, il faut bien appeler les choses par leur nom…» Patron du groupe Schiever installé à Avallon, Vincent Picq plébiscite ce style de réunion : «il nous faut continuer à discuter ensemble car nous sommes tous des maillons de la chaîne et chaque maillon a son importance. Il n’y aura peut-être pas de solutions immédiates, mais au moins des pistes…» Achetant pour ses magasins de 150 à 200 bovins par semaine et revendiquant des fournisseurs locaux ou pour le moins régionaux de par sa filière «Bourgogne Franche-Comté», il émet une idée : «pourquoi pas une TVA sur la viande, connectée, si c’est légal, avec les tonnages vendus et reversée aux filières. Tout le monde devrait ainsi la payer, mais demander à un acteur spécifique d’acheter moins cher que ses concurrents, on n’est plus dans le marché, ce n’est pas possible !» Dénonçant dans le même temps la classification sur la viande apparue dans les gondoles : «les 3 étoiles aujourd’hui, c’est de la c… ! On dit que la viande 3 étoiles est meilleure que la 2 étoiles, sans préciser si c’est de la race à viande ou race laitière, c’est du non sens !»
Éleveur dans l’Avallonnais, Damien Commaille est en colère et le débat s’enflamme : «quid de la valeur ajoutée que vous avez empochée en haut, jamais redescendue vers la base. Pourquoi n’avoir jamais été transparent par rapport à l’élaboration des prix !»
«Des perches tendues, il faut s’y accrocher…»
Responsable de l’entreprise «Bourgogne Produits Frais», spécialiste de l’approvisionnement auprès de la restauration hors foyer, Christian Collombat en dénonce les limites : «40 % de notre business sont réalisés à partir d’appels d’offre fixés par l’État, avec des révisions de prix «cacahuètes» et des obligations de vendre au même prix pendant 24 mois…» Regrettant au passage que la Région et le Département ne l’aient pas accompagné au-delà de la première année de fonctionnement du partenariat mis en place autour de la viande charolaise. Patron du magasin Leclerc d’Auxerre, Jérôme Chaufournais ne voit «aucun intérêt à tirer le marché vers le bas» Revendiquant une inscription dans le tissu local, au plus près de ses clients et de certains de ses producteurs, le responsable de l’entreprise familiale créée en 1978 par son père, dénonce le fait d’être devenu au fil du temps une cible privilégié des agriculteurs : «ça me choque ! Surtout quand on voit ce qui se passe ailleurs, dans des enseignes low-cost où l’on vend de la viande allemande ou d’ailleurs et qui passent à travers les mailles du filet…» Représentant Capserval, Alain Renoux, revient sur la démarche engagée par la coopérative céréalière autour des blés CRC : «avec une réelle notion d’engagement vis-à-vis des producteurs, assurés en retour d’un prix déterminé au départ. Une contractualisation qui le récompense en fonction de l’effort mené. La base, elle est là !» Éleveur laitier, adhérent au groupe Sodiaal, Nicolas Beck a rappelé quelques chiffres : «on frôle avec la transformation du lait en Bourgogne les 3 000 emplois, un sacré poids économique ! On est du durable mais pour le rester, il faut que les prix soient maintenus même si le moins disant est toujours attirant…»
La montagne aura t-elle accouché d’une souris ou sommes nous à la veille d’un véritable travail coopératif entre tous les maillons de la chaîne, l’avenir le dira. A l’heure du bilan de la matinée, Julien Caillard se veut confiant : «on va se mettre au boulot. Il y a des perches de tendues, il faut s’y accrocher ! C’est bien de survie dont on parle aujourd’hui. Certes, les propositions faites, restent insuffisantes, mais c’est un premier pas…» Le changement opéré sera long, souligne Francis Letellier et doit s’accompagner de contractualisation, «un mot longtemps tabou en agriculture. Aujourd’hui, il faut être clair, on ne peut plus produire sans s’occuper de la destination de nos produits…» Revendiquant lui aussi de la transparence : «à nous aussi d’ouvrir nos fermes de temps en temps, d’expliquer ce qu’on fait pour produire et produire bien…» Gagner sa vie aujourd’hui ? «C’est pas compliqué ! C’est un produit, un volume, un prix moins les charges, c’est facile à comprendre !»
Tous ont accepté de participer à cette matinée de dialogue organisée en un temps record, autour de deux tables rondes animées par le journaliste Thierry Bret et devant une centaine d’agriculteurs venus assister et participer aux débats. Une matinée qui a débuté en préambule par la visite de l’EARL Drothier, à Vincelottes. Installés en polyculture élevage ovin, Xavier et Philippe ont expliqué, chiffres à l’appui, leurs difficultés à dégager une marge nette suffisante, face aux cours en forte baisse depuis un an.
Table ronde 1 : Le Constat
«Je crois qu’on peut s’entendre…»
Première table ronde de la matinée, pour dresser un constat de la situation. Autour de la table, des représentants de la Grande Distribution et de coopératives. Pour Julien Caillard, président de JA 89, il n’y a pas d’alternatives : «il faut qu’on reparte avec des solutions, pas seulement des promesses, mais de vrais engagements. On parle de prix, de contractualisation, il faut que l’on parle aussi d’étiquetage et d’origine des produits. Il n’y a pas tant d’acteurs que ça, je crois qu’on peut s’entendre…»
Laurent Chesney est éleveur porcin et représente la coopérative Cirhyo, venu témoigner de la réalité du terrain : «une part du volume produit repose sur des cahiers des charges liés à des labels, mais la plus grosse partie reste quand même des produits de base peu ou pas différenciés. Espérons que cette réunion aide à mieux comprendre la globalité des actes de production et de vente car évidemment, les deux sont étroitement liés…» A ses côtés, Kamel Ferrag, éleveur laitier, installé en Gaec dans le Tonnerrois et adhérent à Alysé : «depuis 18 mois, le prix du lait est en baisse et la fin des quotas n’a fait que déstabiliser un peu plus les marchés. Pour 2016, nous n’avons aucune lisibilité, avec des prix établis mois par mois.» La situation économique chez les éleveurs est de plus en plus difficile, et hypothèque pour certains, l’avenir même de leur exploitation : «de nombreux arrêts sont déjà programmés, avec des conséquences au niveau environnemental, car les terres seront retournées et cultivées, faute d’animaux pour occuper les pâturages…» Responsable de l’approvisionnement lait au sein de la fromagerie Lincet, Gaëlle France, rappelle le contexte mondial : «aujourd’hui en surproduction, avec un marché russe fermé et des débouchés vers la Chine réduits de moitié» Forte d’un marché de niches, avec des appellations AOC comme le Chaource et l’Epoisse, la fromagerie sénonaise a réussi à maintenir des prix rémunérateurs pour ses producteurs, en lien direct avec la valorisation des produits finis : «65 éleveurs pour 35 millions de litres de lait collectés. En 2015, nous sommes parvenus à un prix de base de l’ordre de 340 €/tonne de lait, pouvant atteindre 365 €, en fonction de la qualité. Mais nous sommes une exception, du fait de nos marchés de niche. On se rend bien compte aujourd’hui que si nos producteurs ne sont pas rémunérés, on prend le risque de les voir disparaître. Et s’ils disparaissent, il n’y a plus de fromagerie. A un moment donné, c’est du donnant/donnant, il faut que tout le monde l’entende…»
«Tout est réalisable, c’est une question de volonté»
Les exploitants céréaliers ne sont pas épargnés. Situé en zone intermédiaire, le département, depuis plusieurs années, n’est passé à côté d’aucun aléa climatique : gel, sécheresse, inondation, germination… Avec pour conséquence une incidence directe sur les prix, d’autant qu’au niveau mondial, les cours s’effondrent, comme le rappelle Jean-Marc Krebs, directeur de la coopérative 110 Bourgogne : «on va payer aujourd’hui à nos adhérents, des blés de qualité à 165 €/t, pratiquement moins chers que les blés fourragers de l’an passé…» Un indicateur de la santé financière des adhérents particulièrement parlant, celui du nombre de compte débiteurs : «fin décembre 2015, il s’était dégradé de 1,4 M€ par rapport à l’année précédente. Sur les quatre dernières années, on enregistre une augmentation de 5 M€. La problématique, on la voit en direct !» Rejoint dans ses propos par son collègue du groupe Soufflet, Olivier Coste : «quand les agriculteurs s’enrhument, la profession tousse…»
Cyriaque Jourdhier est directeur de l’enseigne Cora de Monéteau et s’interroge : «réagir aujourd’hui à mon niveau, c’est trouver de nouveaux partenariats et pourquoi pas, inventer un nouveau label, style «viande d’ici», à mettre en valeur dans mon magasin, avec la participation des producteurs locaux…» Son collègue du groupe Casino, Philippe Serie, directeur de l’hypermarché Géant à Auxerre, se veut confiant : «tout est réalisable, c’est une question de volonté…» Un enthousiasme tempéré par l’intervention d’Henri Ragon, éleveur laitier à Saints en Puisaye : «si on regarde le prix du lait en valeur absolue, il a augmenté, mais en face, les charges ont explosé ! En 2009, vous avez cassé le marché avec une surenchère au moins disant. Cet été, sous la charpente, j’ai failli la mettre ! Si ça se représente, vous penserez à moi…» Des propos durs et violents, que viennent colorer quelques notes d’humour : «il faut qu’on se mette autour d’une table et c’est pour ça qu’on est là. D’habitude, entre nous, il y a un tas de fumier ou des pneus qui brûlent !» Exploitant céréalier dans le Sénonais, Joseph Roux émet une piste de réflexion : «pourquoi ne pas tout simplement revendre directement du lait de Lincet dans un rayon de 50 km et économiser ainsi sur le transport et reverser la différence aux producteurs ?»
Accusé par des éleveurs présents dans la salle, de non transparence sur les prix, le directeur général de la Sicavyl, Philippe Tournand s’insurge en faux: «je vous rappelle que nos prix d’achat sont diffusés toutes les semaines dans la presse nationale et sont à la disposition de tous. Des prix d’achat réels ! Je ne connais pas beaucoup d’entreprises où le prix d’achat est diffusé ainsi auprès de ses clients.»
Table ronde 2 : L’Avenir
«Chaque maillon a son importance»
Seconde table ronde de la matinée, avec en toile de fond les perspectives pour l’avenir. Pour Sophie Ruzé, dirigeante de la société de négoce de céréales du même nom, l’une des solutions ne peut passer que «par des contrats où l’on prend en considération le coût de production de l’agriculteur, le prix de revient de l’industriel, de manière à réussir à faire en sorte que en dehors de toute évolution des prix et des fluctuations, chacun gagne sa vie…» Lucide aujourd’hui sur le rôle joué par des entreprises comme la sienne : «si notre vocation est d’assister techniquement les agriculteurs engagés en grandes cultures, de sorte de leur permettre de produire le mieux possible, en période de crise, nous jouons aussi le rôle de banquier, il faut bien appeler les choses par leur nom…» Patron du groupe Schiever installé à Avallon, Vincent Picq plébiscite ce style de réunion : «il nous faut continuer à discuter ensemble car nous sommes tous des maillons de la chaîne et chaque maillon a son importance. Il n’y aura peut-être pas de solutions immédiates, mais au moins des pistes…» Achetant pour ses magasins de 150 à 200 bovins par semaine et revendiquant des fournisseurs locaux ou pour le moins régionaux de par sa filière «Bourgogne Franche-Comté», il émet une idée : «pourquoi pas une TVA sur la viande, connectée, si c’est légal, avec les tonnages vendus et reversée aux filières. Tout le monde devrait ainsi la payer, mais demander à un acteur spécifique d’acheter moins cher que ses concurrents, on n’est plus dans le marché, ce n’est pas possible !» Dénonçant dans le même temps la classification sur la viande apparue dans les gondoles : «les 3 étoiles aujourd’hui, c’est de la c… ! On dit que la viande 3 étoiles est meilleure que la 2 étoiles, sans préciser si c’est de la race à viande ou race laitière, c’est du non sens !»
Éleveur dans l’Avallonnais, Damien Commaille est en colère et le débat s’enflamme : «quid de la valeur ajoutée que vous avez empochée en haut, jamais redescendue vers la base. Pourquoi n’avoir jamais été transparent par rapport à l’élaboration des prix !»
«Des perches tendues, il faut s’y accrocher…»
Responsable de l’entreprise «Bourgogne Produits Frais», spécialiste de l’approvisionnement auprès de la restauration hors foyer, Christian Collombat en dénonce les limites : «40 % de notre business sont réalisés à partir d’appels d’offre fixés par l’État, avec des révisions de prix «cacahuètes» et des obligations de vendre au même prix pendant 24 mois…» Regrettant au passage que la Région et le Département ne l’aient pas accompagné au-delà de la première année de fonctionnement du partenariat mis en place autour de la viande charolaise. Patron du magasin Leclerc d’Auxerre, Jérôme Chaufournais ne voit «aucun intérêt à tirer le marché vers le bas» Revendiquant une inscription dans le tissu local, au plus près de ses clients et de certains de ses producteurs, le responsable de l’entreprise familiale créée en 1978 par son père, dénonce le fait d’être devenu au fil du temps une cible privilégié des agriculteurs : «ça me choque ! Surtout quand on voit ce qui se passe ailleurs, dans des enseignes low-cost où l’on vend de la viande allemande ou d’ailleurs et qui passent à travers les mailles du filet…» Représentant Capserval, Alain Renoux, revient sur la démarche engagée par la coopérative céréalière autour des blés CRC : «avec une réelle notion d’engagement vis-à-vis des producteurs, assurés en retour d’un prix déterminé au départ. Une contractualisation qui le récompense en fonction de l’effort mené. La base, elle est là !» Éleveur laitier, adhérent au groupe Sodiaal, Nicolas Beck a rappelé quelques chiffres : «on frôle avec la transformation du lait en Bourgogne les 3 000 emplois, un sacré poids économique ! On est du durable mais pour le rester, il faut que les prix soient maintenus même si le moins disant est toujours attirant…»
La montagne aura t-elle accouché d’une souris ou sommes nous à la veille d’un véritable travail coopératif entre tous les maillons de la chaîne, l’avenir le dira. A l’heure du bilan de la matinée, Julien Caillard se veut confiant : «on va se mettre au boulot. Il y a des perches de tendues, il faut s’y accrocher ! C’est bien de survie dont on parle aujourd’hui. Certes, les propositions faites, restent insuffisantes, mais c’est un premier pas…» Le changement opéré sera long, souligne Francis Letellier et doit s’accompagner de contractualisation, «un mot longtemps tabou en agriculture. Aujourd’hui, il faut être clair, on ne peut plus produire sans s’occuper de la destination de nos produits…» Revendiquant lui aussi de la transparence : «à nous aussi d’ouvrir nos fermes de temps en temps, d’expliquer ce qu’on fait pour produire et produire bien…» Gagner sa vie aujourd’hui ? «C’est pas compliqué ! C’est un produit, un volume, un prix moins les charges, c’est facile à comprendre !»