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Cinéma

Villes et campagne : je t'aime... moi non plus

Dans le cinéma français la ruralité et la ville paraissent constamment plongées dans un jeu d'attirance-répulsion. Tour à tour, la vie à la campagne y est décrite comme ennuyeuse et rétrograde ou, au contraire, comme une garantie d'authenticité. Une chose est sûre : le thème n'en finit pas d'inspirer…

Par Actuagri
Villes et campagne :  je t'aime... moi non plus
En 2017, avec Ce qui nous lie, Cédric Klapisch raconte la difficile reconstruction d'une fratrie autour d'un domaine viticole.

Depuis les années 50, le cinéma français a souvent exploré la tension entre ville et campagne, miroir des transformations sociétales : exode rural, modernisation agricole, crises urbaines et aspirations au « retour à la terre ». Le monde rural y est fréquemment dépeint à travers le regard des citadins – tantôt idéalisé comme refuge authentique, tantôt perçu comme arriéré ou menaçant – tandis que la ville apparaît aux yeux des ruraux comme un espace d’opportunités, de perdition ou d’aliénation. À travers des comédies populaires, des drames intimistes ou des films plus réalistes, ces représentations évoluent dans les années d’après-guerre, marquées par la reconstruction, jusqu’à aujourd’hui, où la ruralité est redevenue un sujet sensible face aux crises agricoles, écologiques et sociales. Dans l’immédiat après-guerre, le cinéma capture l’exode rural et la nostalgie d’un monde paysan perçu comme plus pur. Jeux interdits, l’un des chefs-d’œuvre de René Clément (1952), en est un archétype. Une petite Parisienne orpheline (Brigitte Fossey) est recueillie par une famille de paysans. Le contraste est saisissant : la ville, associée à la guerre et à la mort (bombardements), opposée à la campagne, espace de jeux innocents et de vie organique, même si elle est traversée de superstitions et de rudesse. 

Filon comique

Le film idéalise subtilement la ruralité comme un lieu de résilience et d’enfance préservée, tout en montrant les clivages culturels. La petite citadine apporte une poésie macabre (le célèbre cimetière des animaux) qui perturbe l’ordre rural traditionnel. À mesure que le pays s’urbanise, l’opposition entre la France des villes et la France des champs s’impose comme un filon comique durablement exploité. Dans La Maison de campagne, (1969) Jean Girault s’amuse ainsi des déboires d'une famille parisienne bourgeoise à la recherche d'une résidence secondaire et qui finit par découvrir à ses dépens la réalité de la vie rurale. Sous l’œil des réalisateurs des années 60 et 70, le ton se fait volontiers grinçant. Dans Quelques messieurs trop tranquilles (1973), Georges Lautner dépeint un village somnolent envahi par des hippies urbains. La campagne y est décrite comme un bastion de traditions (et de machisme comique), face à la contre-culture citadine perçue comme chaotique. Le regard rural sur la ville est celui de la méfiance : Paris et ses modes corrompent la jeunesse. Ces films reflètent une France encore majoritairement rurale dans son imaginaire, où la ville symbolise le progrès technique mais aussi la perte des valeurs communautaires. À mesure que l’urbanisation s’accélère, l’opposition entre ces deux mondes, qui s’éloignent l’un de l’autre dans leur environnement comme dans leurs valeurs, devient un ressort comique fertile. 

Fascination du citadin

Le monde rural est parfois caricaturé comme fermé ou grotesque aux yeux des citadins, tandis que la ville incarne le stress et l’hypocrisie pour les ruraux. Le décalage est une source inépuisable de comique de situation. Le Bonheur est dans le pré (Étienne Chatiliez, 1995), devenu un film culte, incarne parfaitement ce thème. Un chef d’entreprise (Michel Serrault), harcelé par sa vie urbaine (femme acariâtre, usine, impôts), fuit vers une ferme dans le Gers en usurpant l’identité d’un disparu. La campagne y est idéalisée : convivialité, sensualité terre à terre (foie gras, canards, femmes « authentiques »), joie simple opposée à la bourgeoisie citadine guindée et matérialiste. Le film joue sur la fascination du citadin pour ce « bonheur » rural, tout en moquant gentiment les excès paysans. Il popularise l’idée du retour aux sources comme thérapie existentielle. Depuis le début des années 2000, le cinéma français a également beaucoup exploré les ressorts sociaux de la rencontre de ces deux mondes. Camping à la ferme (Jean-Pierre Sinapi, 2005) confronte des jeunes de banlieue (souvent d’origine immigrée) à un village rural profond. La répulsion initiale est réciproque : les ruraux voient dans ces « citadins » du désordre et de l’étrangeté culturelle ; les jeunes perçoivent la campagne comme ennuyeuse et arriérée. Le film évolue vers une réconciliation, soulignant que le contact permet de dépasser les préjugés. La ville y apparaît comme lieu de marginalisation, la campagne comme possible lieu de réinsertion. Bienvenue au gîte (Jean-Philippe Blanc, 2003) et d’autres comédies des années 2000 (Camping, de Fabien Onteniente) prolongent cette veine : le citadin stressé redécouvre la ruralité comme antidote à l’aliénation moderne. 

Sagesse contre agitation

À partir des années 2000, le cinéma explore plus intimement le « retour à la terre » comme quête identitaire et familiale. Alors que le lien s’est nettement distendu entre monde urbain et monde rural, la campagne n’est plus seulement un décor comique, mais un espace de reconnexion. Une hirondelle a fait le printemps (Christian Carion, 2001) suit une jeune parisienne (Mathilde Seigner) qui reprend une ferme isolée, sous le regard critique de son ancien propriétaire, interprété par Michel Serrault. Le film dépeint les difficultés réelles (isolement, rudesse du travail) tout en célébrant la fascination pour une vie authentique. Le regard rural sur la ville est teinté d’envie et de suspicion : le citadin est vu comme naïf mais porteur d’énergie nouvelle. Dialogue avec mon jardinier (Jean Becker, 2007) offre une variation poétique de ces retrouvailles entre les urbains et « leur » campagne. Un artiste parisien (Daniel Auteuil) retrouve sa maison de campagne et dialogue avec son ancien camarade devenu jardinier (Jean-Pierre Darroussin). La ruralité incarne la sagesse simple, le temps long, face à l’agitation urbaine. Le film idéalise une campagne intemporelle, lieu de transmission et de paix intérieure. Dans Ce qui nous lie (2017), Cédric Klapisch met en scène le retour d’un fils prodigue dans le domaine viticole familial en Bourgogne. Après la mort du père, les frères et la sœur, dispersés entre ville et monde, renouent les liens. La vigne symbolise l’enracinement face à la mondialisation urbaine. 

Voyages initiatiques

La ville apparaît comme espace d’évasion individuelle, la campagne comme lieu de réconciliation collective et de transmission patrimoniale. Dans bon nombre de productions récentes, les passages d’un monde à l’autre, de la ville à la campagne et inversement, font office de voyages initiatiques et presque métaphysiques, permettant de se retrouver soi-même. C’est le cas par exemple dans La Ritournelle (2014), une comédie douce-amère de Marc Fitoussi. On y suit les itinéraires croisés de Brigitte, interprétée par Isabelle Huppert, et de son mari Xavier (Jean-Pierre Darroussin), tous deux éleveurs bovins en Normandie. Sur un coup de folie, Brigitte s’échappe temporairement à Paris. La ville y apparaît fascinante mais finalement bien superficielle à l’inverse des réalités rudes mais solides et vraies de l’élevage. Dans cette catégorie de comédies dramatiques, la vigne constitue un terrain naturel de réconciliation, avec soi-même comme avec sa famille. C’est le cas dans Premiers Crus (2015) de Jérôme Le Maire, dans lequel un fils, devenu brillant œnologue à Paris, va devoir prouver à son père vigneron qu’il est digne de cultiver un domaine bourguignon transmis de génération en génération dans leur famille. C’est aussi le cas, dans un registre plus humoristique, de Saint Amour de Gustave Kervern et Benoît Delépine (2016) où la passion pour la vigne et le vin ressoude les liens d’un père et de son fils.