Un café avec Jean-Pierre Fleury
L'ancien président de la FNB nous accueille chez lui, à Saint-Martin-de-la-Mer près de Saulieu, pour parler de plusieurs sujets dont le Mercosur.
Nous ne l'avions pas croisé depuis un moment, alors nous avons eu l'idée de nous inviter chez lui pour prendre des nouvelles et parler élevage. Pour commencer, comment allez-vous, Jean-Pierre Fleury ? En retraite depuis 2022, cet ancien éleveur de 72 ans va pour le mieux et est encore bien actif : « La tournée des farines le matin, c'est pour moi ! J'aide mon fils Sylvain à chaque occasion, mais dans la limite du possible après une opération à chaque genou… Pour le reste, tout va bien : 50 ans de cotisations et 1 200 euros de retraite… ». On ne présente plus Jean-Pierre Fleury, mais pour les plus jeunes lecteurs, rappelons que ce Côte-d'orien a eu de multiples casquettes professionnelles dans sa carrière, en présidant notamment la Fédération nationale bovine, le groupe élevage européen du Copa-Cogeca ou encore Interbev Bourgogne-Franche-Comté. L'habitant de Saint-Martin-de-la-Mer a aussi été à la tête des pôles élevage des Chambres régionale et départementale d'agriculture durant 12 et 18 ans. La route qui mène à Bruxelles, il la connaît par cœur : Jean-Pierre Fleury l'a empruntée plus de 300 fois de 1996 à 2022. Pas de doute, notre interlocuteur saura nous éclairer sur plusieurs sujets agricoles, et notamment le Mercosur. Car oui, bien qu'en retraite, le Côte-d'orien suit on ne peut mieux l'actualité en lien avec son ancien métier : « je consacre environ deux heures par jour à m'informer. Je prends davantage de recul qu'avant, car j'ai plus de temps devant moi. Je m'intéresse bien sûr à l'élevage et, plus largement, à tout ce qui gravite autour de l'agriculture. J'ai conservé beaucoup de contacts dans le milieu et je remercie les professionnels de BFC, avec tous les administrateurs FNB, de me conserver dans leur groupe. Nous échangeons très régulièrement ».
Une crainte pour mi-mars
Concernant le Mercosur, Jean-Pierre Fleury évoque tout d'abord le vote favorable des eurodéputés du mois de janvier : « c'est une victoire syndicale, une pression énorme aura été nécessaire pour y arriver. Pour ma part, je suis régulièrement en lien avec Jérémy Decerle, qui fait un travail énorme. Il a fallu cibler des groupes à l’intérieur même du Parlement européen. Je peux vous dire que ça a chauffé après le résultat ! Il y a eu de très grosses explications en interne, mais il fallait passer par là ». Le dossier est désormais à la Cour de Justice. La procédure sera très longue, « entre un an et demi et deux ans », estime Jean-Pierre Fleury. Le Mercosur, on ne va plus en entendre parler d'ici là ? Non, bien au contraire : « la commission européenne a parfaitement le droit de faire appliquer l'accord de manière provisoire, sans demander l'avis des États membres. C'est même la direction que nous prenons, sous la pression du chancelier allemand ! Dès lors, il suffirait qu'un seul pays du Mercosur ratifie l'accord pour y arriver, et ce pays sera probablement le Paraguay qui a mis cette ratification à l'ordre du jour de son parlement durant la première quinzaine de mars. À partir de ce moment-là, Von der Leyen pourra enclencher le processus ». Jean-Pierre Fleury rappelle les importants volumes de viandes mis en jeu : « 90 000 tonnes ! Cela s'ajouterait aux 180 000 tonnes qui arrivent déjà en Europe en provenance d'Amérique du Sud. Ces volumes ont une particularité : ce ne sont que des pièces nobles, à savoir filets, faux-filets, entrecôtes… Les conséquences ? Aujourd'hui, 35 % des pièces nobles consommées en Europe viennent déjà hors UE. Nous passerions à 50 % avec ces 90 000 tonnes supplémentaires. Cela frapperait de plein fouet le troupeau européen spécialisé, en particulier français, qui a déjà beaucoup reculé ces deux dernières années. En deux ans, l'Europe a perdu un million de vaches allaitantes depuis 2023. La France, elle, en a perdu autant en cinq ans ».
Problèmes d'étiquetage
Un certain nombre de collectivités se sont déjà engagées à ne pas proposer de la viande du Mercosur. « L'idée est bien sûr très bonne », réagit Jean-Pierre Fleury, qui tempère très vite : « encore faudrait-il que la traçabilité permette d’identifier les produits en question. Aujourd'hui, ce n'est pas possible. Vous ouvrez un camion-frigo : c'est la mention hors-UE qui apparaît sur les cartons ! Vous ne trouverez jamais de cartons indiquant une origine Brésil, Paraguay, Uruguay ou autres pays étrangers. La commission européenne a fait volontairement le choix d'une traçabilité obscure. La traçabilité à Bruxelles doit dont impérativement évoluer, c'est un sujet actuellement en discussions, dans lequel la France doit prendre les devants pour une transparence due aux consommateurs, pays par pays. Le « hors-UE » est un scandale, cela ne veut rien dire ». En parlant de contrôle, Jean-Pierre Fleury nous informe que « seulement 1 % des marchandises sont contrôlées lors de leurs arrivées aux ports de Rotterdam et Hambourg » : « j'y suis moi-même allé plusieurs fois et je peux vous dire que c'est open bar, d'autant que les vétérinaires présents sur place ne dépendent pas de Bruxelles ! ».
Une imbécillité
Jean-Pierre Fleury monte en pression et liste une série de « problèmes » : « les pays du Mercosur n'avaient pas besoin d'un contingent à droit 0. À 33,5 % avant, cela leur allait déjà très bien, car pour être compétitifs, ils jouent essentiellement sur la valeur de leurs monnaies et sur les faibles salaires des entreprises de viandes, inférieurs à 500 euros par mois. Ce droit 0 est une imbécillité. J'ai déjà discuté plusieurs fois avec des Brésiliens : les Européens sont de bien piètres négociateurs m'ont-ils dit en souriant ! Les pays du Mercosur ont obtenu un avantage qu'ils n'avaient même pas demandé, ils étaient déjà hyper compétitifs sans ce droit 0. C'est incroyable… ». Jean-Pierre Fleury n'est pas tendre avec Bruxelles : « les membres de la commission préfèrent sacrifier le secteur élevage pour d'autres intérêts, notamment le secteur automobile allemand. D'autres pays, comme l'Inde, préservent leur agriculture lorsqu'il y a des négociations internationales… Pas l'Europe ! Il est pourtant possible d'exclure certains domaines comme la viande bovine dans les règles du commerce mondial ». « À Bruxelles règne la mauvaise foi », poursuit et regrette le Côte-d'orien : « je les connais en long, en large et en travers. Les membres de la commission nous mentent, et je pèse mes mots ! Quand ils parlent de clauses miroirs, ils savent très bien que ce n'est pas possible. Les règles de l'OMC le stipulent : l'Europe qui importe des produits agricoles ne peut pas imposer des normes supérieures au continent qui les exporte afin de ne pas créer des désordres sociaux ! Des clauses miroirs, il n'y en aura pas, c'est un mensonge ! ». Jean-Pierre Fleury illustre un autre exemple de la « malhonnêteté bruxelloise » : « Von der Leyen a fait en sorte que les parlements nationaux ne puissent pas ratifier le Mercosur. Un bel exemple d'autocratie ! ».
Et la Pac ?
Jean-Pierre Fleury se dit très inquiet sur le futur budget de la prochaine Pac : « Dans la proposition initiale, il manquait 25 % mais heureusement que l'Italienne Méloni est montée au créneau ! Elle a menacé Von der Leyen de bloquer le Mercosur et l'affaire était jouée en moins de 48 heures. Ceci étant dit, cette rallonge budgétaire reste très incertaine et ses contours sont presque illisibles aujourd'hui. Il faut rappeler que cette négociation est d'abord conduite par Bercy et le ministre des affaires européennes. Tout se jouera au cours de cette année. Le président Macron entend bien boucler la totalité de la discussion avant de partir… ».
Un bourbier
Concernant les normes en agriculture, Jean-Pierre Fleury ne cache pas son agacement sur la situation. « Quand les Allemands jouent à fond la carte de la compétitivité, la France, elle, ne démord pas de ses normes. C'est un venin qui est parti de Bruxelles, il s'est diffusé jusqu'à nos cours de ferme ! Si la France ne se sort pas de cette logique normative, son agriculture continuera de reculer. Nous allons nous retrouver entre le marteau et l'enclume, avec une Allemagne qui veut déréguler les marchés et une France qui garde sa sur-réglementation normative, aussi bien pour l'agriculture que l'industrie. La situation ne peut qu'exploser et nous en avons bien la preuve cette année, avec l'effondrement de la capacité exportatrice de l'agroalimentaire. Actuellement, le venin normatif continue d’empoisonner les agriculteurs dans leurs régions et leurs départements, noyés sous des réglementations, avec des dossiers qui n'avancent pas. Si nous ne redonnons pas aux gens la liberté de produire et d'entreprendre, cela ne pourra jamais fonctionner. Je garde néanmoins la foi en la jeunesse agricole qui saura défendre ses intérêts ».