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International

Réchauffement : les stratégies chypriotes

Comment les agriculteurs de Chypre affrontent-ils les perturbations du climat ? Rencontres durant leur présidence européenne.

Par Pierrick Bourgault
Réchauffement : les stratégies chypriotes
Andreas Evangelou et un pied de vigne en gobelet

Entre Turquie et Liban, l’île de Chypre se situe en première ligne du réchauffement climatique, comme le déplorent les vignerons, oléiculteurs et apiculteurs. Encouragés par l’Union européenne, certains innovent et choisissent des méthodes économes en eau et en énergie, afin de fournir des produits bio, mieux valorisés à l’export. Un peu d’histoire tout d'abord : l’un des vins les plus anciens du monde est le cyprus nama, évoqué en 735 avant notre ère par le poète grec Hésiode. Au Moyen Âge, dans leurs monastères sur la route maritime des croisades, les Templiers vendaient ce nectar sucré sous le nom de Commandaria. Aujourd’hui, les terrasses non mécanisables sont abandonnées, mais la vigne pousse toujours en buissons dans la montagne de Troodos. Les vignerons constatent une baisse des rendements due à la sécheresse : Andreas Evangelou, dont la famille cultive la vigne depuis cinq générations, ne récolte que 6 tonnes de raisin sur les 7 hectares (ha) de vigne de son domaine Commandaria Evangelou Winery, à 70 km à l’ouest de la capitale Larnaka. Le séchage traditionnel au soleil réduit ce volume à 3 tonnes, qui donnent après pressage 4 000 bouteilles d’un vin doux, muté à l’alcool et largement exporté.  Pourtant, les cépages locaux xynisteri (blanc) et mavro (noir) sont adaptés aux conditions climatiques, plantés franc de pied, sans porte-greffe, dans un sol où le phylloxéra est absent. Et selon Andreas Evangelou, ces pieds non greffés résisteraient mieux à la sécheresse que les pieds greffés. Heureusement, leur vin mythique, aujourd’hui reconnu par une appellation d’origine, est recherché et se vend jusqu’à 50 euros la bouteille de 50 cl. 

Abeilles-sentinelles

« Les abeilles sont le premier indicateur que le climat change, car certaines plantes ne fleurissent pas, ou alors, le vent provoque leur érosion », observe Dominique Micheletto, l’apiculteur franco-chypriote de Bio Solea, à 50 km au nord du domaine Evangelou. Au cœur de ses terres, l’entreprise de maraîchage a planté 10 ha d’un parc botanique avec des milliers d’espèces florifères, où Dominique Micheletto élève des reines. À la grande surprise des visiteurs, il ouvre des ruches sans l'équipement d’apiculteur et révèle la vie grouillante des pollinisatrices. « Il fait trop chaud sous la combinaison, impossible de travailler avec un masque. Nous sélectionnons donc des abeilles à la fois non agressives et résistantes aux maladies. » Comment ? « Par insémination artificielle. Il faut 8 microlitres de semence par femelle, donc prélever de 12 à 15 mâles par reine. » Une opération minutieuse. Le changement climatique questionne les stratégies : « On peut sélectionner aussi sur la puissance – elles volent plus loin – et leur instinct d’amassage, ou leur sens de l’économie. Une reine économe réduit sa ponte, ce qui n’est pas forcément une bonne chose. Après 6 ans de galère, de sécheresse, la pluie vient d’arriver ». Heureusement, comme le phylloxéra, le frelon asiatique n’a pas conquis Chypre. Bio Solea produit de 4 à 10 t de miel par an et exporte en France, Scandinavie et au Japon, sous la marque Apianthos. Le propriétaire de ce jardin paradisiaque est Chrysanthos Hatziyiannis, investisseur qui a travaillé « dans le business management et les technologies de l’information ». Autre collaboration animale, l’expérience d’Elena Christoforos. Géographe de formation, elle acquiert 10 ha d’oliviers et d’orangers près de Nicosie. Et une centaine de poules pondeuses de réforme, utiles pour réduire la pression des insectes et fertiliser les oliviers avec leurs fientes. Bien sûr, les poules explorent les différentes parcelles, derrière leur grillage. Autre originalité de la démarche agroécologique clairement affirmée par Elena Christoforos, elle collecte les déchets organiques dans les cantines, écoles et chez ses amis pour nourrir ses poules. « Leur présence diminue les maladies et parasites des oliviers, le sol s’améliore et l’huile est meilleure. » Actuellement, elle arrache les orangers, « concurrencés par les arrivages à bas prix du Brésil et de Californie » et plante des oliviers. En bio depuis 2019, elle produit 25 t d’olives et 2 t d’huile. Le projet européen Eat Wisely Cyprus (Manger sainement à Chypre avec une agriculture durable) a distingué son initiative. Sur une île, la gestion des déchets prend une importance particulière, ainsi que les économies d’énergie : de nombreux chauffe-eaux solaires sont installés sur le toit des maisons, pour une eau chaude gratuite. 

Economie d'eau

 Sur les terres de l’entreprise Strakka, près de Nicosie, la culture de l’olivier est attestée depuis le XVIe siècle. On y presse toujours les variétés koroneiki, kalamon et autres curiosités locales, récoltées tôt afin de préserver phénols et antioxydants. Antonis Papantoniou, le directeur général, est fier de ses méthodes de pressage à froid, de son installation moderne en inox, de sa vaste gamme et de ses 2 000 citronniers. L’entreprise produit aussi des olives de table et des huiles aromatisées au citron ou à l’orange – ces fruits étant ajoutés lors du pressage. Les 9 000 oliviers sur 40 ha donnent 15 à 20 t d’huile d’olive, dont 600 à 700 à haute valeur phénolique : « Notre huile extra-vierge contient 1 279 mg/kg d’oleocanthal, alors que la moyenne habituelle est de 135 mg/kg ! Et les polyphénols s’élèvent à 1 382 mg/kg. Ces antioxydants protègent contre les maladies cardiaques, Alzheimer et réduisent le cholestérol. » Strakka produit aussi 5 t d’olives de table, dont la célèbre kalamata, et exporte en France, au Danemark et au Japon. Strakka accueille des groupes de touristes. Leur pratique agronomique se veut « regénératrice » : pas de labour, l’humus reste sur le sol et devient compost. « Les autres fermes labourent deux à trois fois par an, ce qui casse le système racinaire », explique Antonis Papantoniou. Les arbres sont irrigués, l’argile blanche nommée kaolin pulvérisée les préserve à la fois de la mouche et des fortes chaleurs, « et on plante des herbes aromatiques, lavande, origan, thym, pour les abeilles ». Autre originalité, les nichoirs à oiseaux, pour limiter les insectes : « La pourriture des olives, provoquée par la mouche, a diminué de moitié ». Quant aux rapaces, ils chassent les rongeurs assoiffés qui abîment arbres et tuyaux. Le calcul de la balance hydrique s’effectue avec un drone et une étude a montré comment optimiser l’irrigation : « Ce n’est pas parce qu’on met davantage d’eau que la production augmente. Au printemps, l’irrigation est vitale. En juillet-août, les arbres résistent davantage à la sécheresse. Le mulching (paillage) améliore leur équilibre hydrique. On a réussi à réduire de 30 % la consommation d’eau, pour une production identique »

Oeufs, huile et tourisme

Quant à Giorgos Constantinides et son fils Orestis, 26 ans, c’est dans un atelier d’œufs bio qu’ils ont décidé d’investir dans leur ferme Ygea, près de Nicosie. Les poules accèdent à une prairie en plein air. Cette exploitation, dont le nom Ygea signifie « santé », produit aussi de l’huile grâce à ses 2 300 oliviers. Curieux des tendances alimentaires actuelles, Giorgos et Orestis veulent développer l’huile d’origan riche en antioxydants, ainsi que la caroube, fruit du caroubier, sans gluten. Ils ont acheté une colline afin d’y aménager une piste de cross, « pour nous faire connaître et maintenir notre activité ». Philosophe, Giorgos apprécie le travail de ses prédécesseurs, de « ces gens qui ont planté pour nous ». Et plus que tout, il sait que « la nature peut vivre sans nous, mais pas le contraire ». Ce projet acte une revanche sur l’histoire familiale : en 1974, la Turquie a envahi une partie de Chypre et les terres des Constantinides furent confisquées. Le cessez-le-feu dure depuis un demi-siècle, sous la protection des Casques bleus de l’ONU. Ce conflit chypriote non résolu demeure l’un des obstacles à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Prochaine présidence, l’Irlande, à partir du 1er juillet. 

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