Souveraineté alimentaire : Des pistes à creuser, un rythme à tenir
Lancés mi-avril à Dijon, les ateliers sur la souveraineté alimentaire en Bourgogne Franche-Comté ont livré leurs premières pistes de travail. De nombreuses idées ont émergé au cours des différents ateliers. Il faut maintenant les concrétiser et surtout, ne pas laisser retomber la dynamique enclenchée.
Le 3 juillet, le grand amphithéâtre de l'Institut Agro Dijon accueillait la conférence conclusive des travaux lancés le 16 avril dernier au même endroit. Il s'agissait de présenter le résultat du travail de plusieurs ateliers destinés à faire émerger des pistes pour renforcer, sur un plan régional, notre souveraineté alimentaire. Conclusive, cette conférence ne l'était pas tant que ça : on est plutôt au début d'un travail de longue haleine dont l'objectif est de renforcer certaines filières agricoles au sens large (de la production à la transformation). Violaine Démaret, la Préfète de Côte-d'Or et de Région Bourgogne-Franche-Comté (BFC) rappelait qu'il ne s'agissait pas de faire retomber la dynamique générée depuis trois mois au fil d'ateliers organisés partout en BFC et auxquels plus de 300 personnes ont participé. Et pour bien souligner sa volonté, la représentante de l'État annonçait la création d'une Mission régionale de souveraineté alimentaire. « L'objectif, précisait-elle, est de donner corps d'ici la fin 2026, à cinq ou six des projets que les ateliers ont permis de faire émerger. »
Une trentaine de projets
En parallèle la préfète a aussi pour mission de faire remonter au national le résultat des travaux menés en BFC. Selon ses dires, une trentaine de projets favorisant un renforcement de la souveraineté alimentaire auraient été identifiés au cours des ateliers qui se sont tenus ces trois derniers mois. L'évènement du 3 juillet permettait de découvrir les contours de certains d'entre eux dans les cinq thématiques retenues : filière bovins viande et lait, filière volailles de chair et œufs, filière porcine, filière légumes de plein champ, et filière grandes cultures.
Filière bovins viande et lait : Les priorités sont mises sur la recapitalisation des troupeaux avec un objectif d'accroissement de la viande bovine régionale de 5 % sur les dix prochaines années. Il y a aussi des attentes en matière de renforcement de l'organisation de l'aval de la filière et des débouchés. La volonté est aussi de valoriser les systèmes herbagers dans un but d'amélioration de l'autonomie alimentaire des élevages, et l'engraissement local. « Nous avons aussi besoin, précisait le rapporteur pour cette filière, le Saône-et-Loirien Luc Jeannin, d'augmenter les synergies entre productions animales et végétales et d'améliorer le maillage de la présence vétérinaire. » Romaric Gobillot, éleveur nivernais et président de la FRB, soulignait qu'en 2025, 10 000 bovins supplémentaires ont été engraissés en BFC, ce qui témoigne d'une dynamique qui s'enclenche. Pour les bovins lait, les pistes suivantes émergent : la valorisation des sous-produits comme le lactosérum à destination des élevages porcins, la création d'ateliers de sevrage de veaux, mais aussi le portage des capitaux afin d'aider les jeunes à s'installer.
Filière volailles de chair et œuf : plusieurs défis sont à relever ici comme le notait le rapporteur, l'icaunais Arnaud Delestre : augmenter la production locale tout en répondant aux attentes sociétales, mieux accompagner les porteurs de projets parfois confrontés à de fortes oppositions sociétales, mieux expliquer ces projets aux citoyens et créer une cellule régionale des projets avicoles. « Nous avons la chance, rappelait Arnaud Delestre, d'avoir sur notre territoire deux acteurs importants et dynamiques de la transformation : Duc et LDC. Les besoins locaux en poulaillers sont importants pour les années qui viennent, mais ces structures réclament d'importants investissements et font face à des questions sanitaires et réglementaires lourdes. »
Filière porcine : Selon le rapporteur de cette filière, le doubien Philippe Monnet, les travaux en ateliers ont montré qu'il importe plus de préserver l'existant que de viser une augmentation des volumes. Néanmoins, un objectif de 400 000 à 500 000 porcs produits par an à horizon 10 ans paraît envisageable. Mais, là aussi, la lourdeur des contraintes réglementaires apparaît comme un vrai frein. La filière a aussi besoin de diversifier ses débouchés en développant la contractualisation, en abordant les marchés locaux et en ciblant la restauration collective comme levier de sécurisation des revenus. « Il faudra également, poursuivait Philippe Monnet, investir dans de nouvelles porcheries, avec une estimation d'investissement global de 110 millions d'euros et faire un gros effort sur l'amélioration du bien-être animal. »
Filière Légumes de plein champ : « Renforcer cette filière passera par la création ou la modernisation d'outils de transformation et de stockage », précisait la rapporteuse, Amélie Fraget, de la Chambre d'agriculture de Haute-Saône. Là aussi, il faudra cibler la restauration collective, la grande distribution et les circuits alternatifs pour nourrir une indispensable diversification des débouchés. Un encouragement à l'installation paraît aussi incontournable afin d'augmenter les surfaces cultivées et les volumes produits localement. Il faudra enfin soutenir tout autant le maraîchage que les légumes de plein champ et travailler sur l'accès à l'eau.
Filière grandes cultures : Confrontée aujourd'hui à un contexte de plus en plus compliqué, cette filière illustre sans doute plus que toute autre, la fragilisation de notre souveraineté alimentaire. De multiples adaptations seront nécessaires, précisait le rapporteur côte-d’orien, Jacques de Loisy : « à la géopolitique, au changement climatique. C'est urgent face au constat des baisses de surfaces cultivées et de rendements de ces dernières années. Sur les pois protéagineux, nous avons perdu 1 quintal/ha chaque année depuis 20 ans. Il y a des productions à renforcer localement : le blé dur, le soja. Il faut aussi se réarmer en matière d'outils de transformation : par exemple, dans le domaine du conditionnement de la farine, nous n'avons plus aucun acteur français capable d'ensacher la farine pour de petites quantités. Voilà une illustration de notre perte de maîtrise… »
Des enjeux et des fragilités
Vincent Lavier, président de la Chambre régionale d'agriculture de BFC, soulignait, à l'occasion de la conférence du 3 juillet, les enjeux qui sous-tendent les volontés affirmées lors des ateliers sur la souveraineté alimentaire : « L'enjeu final, c'est d'assurer le renouvellement des générations en agriculture, mais c'est aussi de faire émerger une vision globale : si nous avons des producteurs mais plus de transformateurs sur le territoire, ça ne servira pas à grand-chose. Il y a donc la nécessité de travailler sur tous les maillons de la chaîne, du producteur au consommateur. Et concernant ces derniers, il faut faire en sorte que ce qu'on est capables de produire, le consommateur puisse se l'acheter. » De son côté, Cyrille Forest, président de la Chambre d'agriculture de la Nièvre et en charge du lien entre les participants aux ateliers, rappelait les fragilités de l'agriculture régionale, soulevées lors de ces ateliers : « l'économie, les revenus, la main-d’œuvre, l'insuffisance de structuration des filières, le manque d'outils de transformation ou de stockage, les contraintes climatiques, les dépendances extérieures. Il faut aussi composer avec la réduction de la maîtrise locale des filières alimentaires, les charges administratives, l'accumulation de contraintes réglementaires, la pression sociétale, des exigences, mais pas d'appuis à la production… » Des rappels qui avaient le mérite de reposer clairement les projets dans le concret plutôt que dans l'utopie.