Accès au contenu
Fermoscopie 2025

Charges de mécanisation : un poste à surveiller de près

Cerfrance Bourgogne-Franche-Comté a présenté le résultat de ses études Fermoscopie début novembre dans le Doubs. Au-delà des variations conjoncturelles, un sujet traverse toutes les filières : la flambée des charges de mécanisation.

Par Alexandre Coronel
Charges de mécanisation : un poste à surveiller de près
Cette Fermoscopie a été l’occasion de développer la notion d’indicateurs stratégiques : des ratios qui permettent au chef d’exploitation de piloter son entreprise sans se noyer dans les chiffres.

Le 7 novembre à Épenoy (Doubs), lors de la restitution annuelle de la Fermoscopie organisée par Cerfrance Bourgogne-Franche-Comté (BFC), les experts des trois structures régionales ont dressé un panorama contrasté des résultats 2025 : revenus en hausse pour les élevages laitiers AOP et standard, en forte hausse pour les élevages allaitants, rendements corrects en céréales, mais avec marges rognées par la faiblesse des prix de vente. Au-delà des variations conjoncturelles, un sujet concerne toutes les filières : la flambée des charges de mécanisation, dont la maîtrise devient un enjeu central de la performance économique. En 2025, les charges de mécanisation atteignent en moyenne 530 €/ha pour les céréaliers de plaine, et jusqu’à 186 € pour 1 000 litres de lait dans les ateliers AOP – un niveau supérieur à celui du coût alimentaire (144 €/1 000 l). « Le coût du matériel a explosé, constate Antonin Pelletier, conseiller d'entreprise chez CerFrance Alliance Comtoise. Et comme il est faiblement dilué par la taille des structures, cette inflation devient structurelle. » Pour Émeline Richard (conseillère Cerfrance BFC), la situation est d’autant plus préoccupante que la mécanisation « pèse durablement sur les trésoreries ». Le remplacement des tracteurs, remorques et automoteurs intervient désormais dans un contexte d’incertitude sur les débouchés, avec des charges financières qui s’allongent. Et la modernisation croissante du parc matériel, censée faire gagner du temps, n’est pas toujours synonyme de rentabilité : « Les gains de confort ou de débit de chantier ne compensent pas toujours le coût d’un matériel surdimensionné ou sous-utilisé », souligne-t-elle.

La question du bon dimensionnement

Le cœur du problème réside souvent dans le rapport entre l’intensité d’utilisation et la valeur du matériel. Un tracteur acheté 150 000 € et amorti sur sept ans reviendra à près de 35 € de l’heure s’il ne tourne que 600 heures par an. En revanche, utilisé 1 200 heures – grâce à une mutualisation en Cuma ou une prestation de service – son coût horaire chute à 18 €. Même logique pour une mélangeuse : employée une heure par jour dans un seul élevage, elle pèse lourd dans les charges fixes ; partagée entre plusieurs fermes, elle devient rentable en deux fois moins de temps. « Ce sont des leviers concrets, qu’il faut aborder sans tabou, en regardant les chiffres en face », insiste Thierry Perraudin (conseiller d'entreprise Cerfrance Doubs). Pour contenir cette dérive, plusieurs leviers existent. Les Cuma restent une solution de premier plan, à condition d’en maîtriser la gouvernance : « Selon leur organisation, certaines Cuma privilégient la performance technique, d’autres la réduction de coûts ; il faut savoir où l’on met les pieds », nuance Antonin Pelletier, en réponse à la question d’un participant à la matinée. La prestation de service, notamment sur les travaux de récolte ou de semis, permet de lisser les charges et d’éviter des immobilisations trop lourdes. Certaines Cuma ont d’ailleurs franchi une étape supplémentaire en adossant de la main-d’œuvre qualifiée à leur parc matériel, ce qui assure des débits de chantier élevés et une meilleure dilution des coûts. Mais la réflexion doit être plus large : « Le prix des matériels a progressé de 30 % en cinq ans, rappelle Thierry Perraudin. Il faut aujourd’hui raisonner globalement, intégrer le temps gagné, la trésorerie, la cohérence du parc, et se demander si chaque outil a vraiment sa place dans le système. »

Nécessité d'un pilotage stratégique

Les conseillers Cerfrance insistent sur la nécessité d’un pilotage stratégique de la mécanisation. L’achat d’un matériel n’est pas qu’une décision technique, c’est un choix de modèle économique. Il doit s’appuyer sur des indicateurs fiables : coût de mécanisation ramené à la production, marge par unité de main-d’œuvre, annuités, productivité horaire, etc. « Tous les chiffres ne se valent pas, rappelle Thierry Perraudin. Un indicateur doit être fiable, comparable dans le temps et compris de tous. » En société, ces arbitrages nécessitent un vrai travail collectif : la concertation entre associés permet d’éviter les investissements erratiques et de bâtir une gouvernance cohérente et durable. La forte inflation du matériel agricole et la raréfaction de la main-d’œuvre se conjuguent pour redessiner de nouveaux équilibres économiques, et imposent de s’approprier des indicateurs pertinents pour rationaliser les choix d’investissement. Les exploitations les plus performantes ne sont pas celles qui ont le plus de matériel, mais celles qui en font le meilleur usage.