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Moissons dans la Nièvre

Vers un déclassement massif du blé meunier vers le fourrager?

La qualité des blés moissonnés, au gré des éclaircies de la météo, risque d’être profondément détériorée dans la Nièvre. A presque mi-récoltes, de très nombreux cas de germination sur pied sont évoqués ici et là et la crainte d’un déclassement massif pointe le bout de son nez.
Par Emmanuel Coulombeix
Vers un déclassement massif  du blé meunier vers le fourrager?
L’épi de blé germé sur pied (Photo: Judith Nagopae - CA58) n’est que le stade ultime du processus de dégradation rapide de l’amidon par les amylases. Ces enzymes, après la levée de la dormance de la plante du fait de la météo, entrainent une perte de qual
Les coopératives intervenant sur la Nièvre sont dans leurs petits souliers. Les techniciens de la Chambre d’agriculture, aussi. Depuis le 14 juillet, les entrées dans les silos et les coups de téléphone que les responsables professionnels reçoivent laissent penser que les moissons 2014 ne seront pas bonnes. Bien sûr, il y a du volume, mais les conditions météorologiques de ces dernières semaines, alternant des épisodes de très chaud et de précipitations nombreuses, augurent de conséquences graves pour la qualité des cultures. [I]«C’est la première année depuis quarante ans, m’a dit un agriculteur, que je vois autant de situations concernées par la germination sur autant de surfaces. Le blé et le triticale sont les plus touchés mais les colzas (5% en moyenne dans la Nièvre), pois et orges de printemps, sont aussi concernés dans une moindre mesure. C’est exceptionnel»[i] résume Mickaël Geloen, l’un des conseillers de la Chambre. La germination sur pied du blé, fléau de la récolte 2014? Il est encore un peu tôt pour le dire et les choses sont plus complexes qu’elles n’y paraissent. [I]«Tout le monde est concerné. Les impacts ne sont pas localisés, comme il y a deux ans. La Bourgogne nivernaise et le Centre nivernais sont dans la même situation. Et dans certains coins, la verse s’ajoute à la germination, ce qui amplifie le problème d’humidité et nécessitera du désherbage supplémentaire pour la saison prochaine»[i] précise Judith Nagopae, de la Chambre. Chez le groupe Soufflet agriculture, Emmanuel Bonnin, parle [I]«de 90 à 95% des blés touchés dans l’Yonne, à peine moins dans la Nièvre. La marge de tolérance admise est de 2% du lot de grains, norme au-delà de laquelle on n’intéresse plus la meunerie. Cela va nécessiter de revoir tous nos process industriels, en imaginant de nouveaux débouchés vers l’amidonerie, peut-être l’ethanol, et bien sûr l’alimentation animale. Ce n’est pas évident»[i]! Les techniciens s’accordent à dire que les moissons sont lourdement touchées, [I]«du Berry à la Seine-et-Marne»[i], [I]«de la Limagne à Montargis et en Côte d’Or»[i] insiste aussi Jean-Michel Bouchié, le responsable du groupe Axereal dans la Nièvre. Chaque lot entrant sur les sites de collecte est analysé et trié. Il en sera de même dans les fermes. La perspective d’un déclassement massif du blé meunier vers le blé fourrager semble tenir la corde. [I]«A ce jour (ndlr: 22 juillet), nous en sommes 40-45% de la récolte de blé. Tant que toute la collecte ne sera pas faite, autour du 20 août, notre stratégie de groupe, c’est d’analyser les échantillons dans les silos mais aussi à la ferme. Mais dès maintenant, nous constatons qu’entre 50 et 70% de ce qui est rentré présente des problèmes de qualité. Plus que le problème de la germination, le critère principal du marché, cette année, sera, comme le taux de protéïnes en 2013, le temps de chute de Hagberg»[i] indique Jean-Michel Bouchié.

[INTER]Dégradation accélérée de l’amidon[inter]
Et c’est bien là que le bât blesse. [I]«La germination n’est que le stade ultime du processus de dégradation de l’amidon par les amylases, l’activité de ces enzymes pouvant être excessive dans le cas de grains en voie de germination ou germés»[i] explique Arvalis – Institut du végétal dans une de ses récentes notes. Cette activité est évaluée par un indice -le temps de chute de Hagberg- dont la norme admet qu’il doit être supérieur à 220 secondes. [I]«Dans la Nièvre, on est en moyenne entre 80 et 170 secondes et, malgré des qualités visuelles correctes, beaucoup de lots sont de qualité faible»[i] explique l’ingénieur d’Axereal. [I]«L’activité amylasique peut ne pas se manifester immédiatement par la germination du grain»[i] dit Arvalis, [I]«et des agriculteurs qui croient que leurs lots sont corrects risquent d’avoir de mauvaises surprises. Ils ne peuvent pas détecter le problème sans analyse. En-deçà d’un temps de chute de 180 secondes, la valeur d’utilisation en boulangerie est préjudiciable. En-deçà de 120, elle est inutilisable»[i] selon l’Institut du végétal. Certaines variétés plus sensibles sont plus touchées car elles ont besoins de températures moins élevées pour lancer l’activité des amylases. Même la valeur des grains réorientés vers l’alimentation animale semble peut-être aussi partiellement remise en cause. C’est à la météo que les professionnels agricoles doivent ce phénomène inédit. Une fois arrivés à maturité, les blés rentrent en dormance. Et cette dormance a été levée du fait des pluies répétées et des coups de chaleur successifs qui ont émaillé le ciel nivernais juste au moment de la maturité des plantes. Et depuis, la météo humide fait craindre une amplification du problème ainsi que de non moins préoccupantes baisses de poids spécifique (PS). Le poids spécifique se dégrade sous l’effet des pluies pendant la dessication des grains et les grains germés auront un un PS abaissé, de l’ordre de [I]«0,5 points pour 10 mm»[i] selon Emmanuel Bonnin, ce qui est préjudiciable pour l’alimentation humaine.

Quant à l’alimentation animale, [I]«les céréales germées gardent toute leur valeur nutritionnelle pour les porcs et les volailles, toutefois il faut s’assurer que la collecte, le séchage et le stockage soient réalisés de façon correcte, pour arrêter le processus de germination et éviter le développement fongique»[i] indique Arvalis. Mickaël Geloen, dans le Point cultures N°19 de la Chambre d’agriculture, préconise quelques règles à respecter: [I]«récolter les parcelles germées en premier, ventiler rapidement après récolte, faute de quoi le risque est important de contaminer le reste du lot voire la cellule, descendre rapidement la température entre 15 et 20°c pour réduire l’activité physiologique du grain et stopper l’hydrolyse de l’amidon, surveiller régulièrement (thermomètre) la température de la cellule jusqu’à sa stabilisation»[i]... Histoire de sauver ce qui peut encore l’être.

Quel impact économique pour les agriculteurs?

Face à la germination du blé, les coopératives, qui doivent assurer la bonne réalisation de leurs contrats avec leur aval, peuvent essayer des solutions. Emmanuel Bonnin, du groupe Soufflet, évoque «une correction à base de gluten par les industriels». Mais ce process a un coût qui évidemment sera répercuté sur le prix payé aux adhérents. Tout comme le delta entre la qualité meunière et la qualité fourragère, «qui est de l’ordre de 20 à 30 euros/t» selon Jean-Michel Bouchié, du groupe Axereal, pour qui «le marché n’a pas encore réagi. Il faut attendre d’en savoir plus. Si seules nos régions sont concernées, peut-être que la baisse de prix sera limitée mais si toute la France est touchée, alors ce sera une autre affaire»... Ce qui est sûr, c’est que les grains qui ne passeront pas en panification ni à l’exportation iront à l’alimentation animale: «cela ne représente que 15% du volume total de notre groupe mais on est OS et donc on collectera» assure Jean-Michel Bouchié. Reste que, globalement, la décôte impactera significativement le revenu des agriculteurs. Emmanuel Bonnin parle d’une perte moyenne de 15% du revenu, pour un agriculteur qui ferait 60 q/ha avec un PS de 76 et un temps de chute de Hagberg de 220.