Une histoire qui ne va pas durer
Le Côte-d'orien Emmanuel Bonnardot se prononce sur la mauvaise passe des grandes cultures. Celle-ci s'éternise. En céréales, le « niveau du supportable » est déjà dépassé.
« Au début, on fait le dos rond en se disant que ça va aller mieux. Mais on attend et ça ne va pas mieux… C'est même pire ! », lance Emmanuel Bonnardot, rencontré la semaine dernière dans sa cour de ferme à Bonnencontre. L'ancien président de la FDSEA de Côte-d'Or, actuel délégué cantonal de Seurre, s'inquiète du devenir des exploitations en grandes cultures : « si rien ne bouge très rapidement, je pronostique des morts économiques d'ici peu. Je ne prends pas beaucoup de risques en disant cela car nous sommes déjà dans notre troisième année consécutive dans le rouge. Cela devient très compliqué et nous ne voyons pas le bout du tunnel. Cette histoire ne va pas durer bien longtemps ». Emmanuel Bonnardot pointe du doigt, pour commencer, l'incohérence entre les prix de vente et les charges : « nous sommes loin du compte ! Avec le bazar iranien, les cours ont légèrement frémi mais pas assez. Au moment où je vous parle, le blé doit être au mieux à 185 euros la tonne alors que les coûts de production sont autour des 210 euros/t, à cause de la hausse du carburant. Comme l'an passé, il va nous manquer au moins 25 ou 30 euros/t. Pour l'an prochain, c'est la charge d'engrais qui va exploser ».
Ils en rajoutent une couche
Le responsable syndical déplore tout autant les boulets mis aux pieds des producteurs, par l'État et par l'Europe : « c'est absolument insupportable… Il y a notamment la taxe sur l'engrais qui augmente les charges, cette nouveauté intervient alors que nous sommes déjà dans le négatif depuis longtemps. Il y a aussi l'utilisation de certains produits phytos qui sont interdits en France mais autorisés ailleurs… Comment comprendre et accepter ça ? Mis bout à bout, ces éléments nous font régresser. Je vois par exemple que l'agriculture polonaise est en plein essor alors que nous, nous plongeons ! De l'emploi va disparaître, de la richesse va disparaître, alors que l'agro-alimentaire était un fleuron de notre balance commerciale. Quel gâchis ! ». Emmanuel Bonnardot s'inquiète également du « premier multiplicateur » du revenu, c'est-à-dire le rendement : « une moisson 2026 délicate fragiliserait encore plus les agriculteurs… Aux dégâts du sec du mois d'avril, il faudra ajouter les conséquences des jours très chauds que nous sommes en train de vivre. Si les terres plus profondes peuvent passer plus facilement ce cap, ce n'est pas le cas des plus superficielles. Je pense surtout aux plateaux mais pas que. Un certain nombre de parcelles séchantes souffrent aussi dans la plaine. Je ne m'aventurerais pas à pronostiquer quelconques rendements, ce serait bien trop aléatoire ». La seule bonne nouvelle vient du colza, fait remarquer l'agriculteur : « ses cours suivent celui du pétrole, il doit être aujourd'hui à plus ou moins 500 euros/tonne. Ceux qui auront la chance de faire une belle récolte en colza pourront limiter la casse, mais cette culture ne pourra jamais couvrir les pertes liées aux céréales ».
Faire comme à l'époque
Notre interlocuteur en revient au syndicalisme : « il ne faut rien lâcher et continuer de mettre la pression. C'est un travail de longue haleine. Nos politiques, en ce moment, ils ne servent à rien car ils ne font rien : nous voulons qu'ils se bougent et qu'ils prennent enfin des décisions. Et des bonnes si possible, pas comme l'interdiction datant du 1er janvier qui bannit la commercialisation du soja si celui-ci a fait l'objet d'une déforestation préalable : comme si nous avions défriché la forêt de Cîteaux pour en cultiver… ». Emmanuel Bonnardot souhaiterait voir un mécanisme de crise digne de ce nom se mettre en place : « une solution à envisager serait de s'inspirer d'un mécanisme qui était appliqué aux origines de la Pac. Un système de taxation aux frontières, sur les denrées importées, permettait de relever les prix européens par rapport aux cours mondiaux. Cela nous permettait d'être compétitifs. Ce dispositif aurait tout son sens dans le domaine de la souveraineté alimentaire ! Pourquoi ne pas appliquer cela en période de crise ? Nos coûts de production et la rémunération des producteurs seraient couverts. Tous les autres pays protègent leur économie, pourquoi la France et l'Europe ne le font-elles pas ? ».