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1200 paysans dans les rues de Dijon

Un grand cri de détresse

1200 paysans ont pris d’assaut le pavé dijonnais. La vague était annoncée par de multiples mouvements accompagnant la montée progressive de la pression et marquant la volonté du monde agricole de frapper un grand coup. Révélatrice du malaise profond d’une profession en manque de repères, qui vient clamer à grand cri sa détresse.
Par Anne-Marie Klein
Un grand cri de détresse
D’une montée en puissance progressive jusqu’au déferlement final des1200 agriculteurs attendus à Dijon, les actions syndicales agricoles se sont multipliées ces derniers mois. Actions parfois violentes, difficilement encadrées et qui témoignent d’un ras-le-bol généralisé. Plus qu’un malaise, c’est un cri qui monte de la campagne, pour dire non à la surenchère environnementale, non à l’inflation réglementaire, à la nouvelle Pac, à Bruxelles... Quitte à jeter le bébé avec l’eau du bain. Car, désespérés, nombre de paysans n’arrivent plus vraiment à distinguer le bon grain de l’ivraie, une bonne mesure d’une mesure de trop.
Florent Dornier, secrétaire général de Jeunes Agriculteurs, résume bien la situation «le mal-être est dans toutes les campagnes, toutes filières confondues. Nous sommes la seule espèce en voie d’extinction classée nuisible». Profondément blessés par les stigmatisations incessantes et les procès d’intention, les agriculteurs se sentent acculés dans leurs derniers retranchements. Et le drame du barrage de Sivens n’est pas fait pour arranger les choses, creusant un peu plus le fossé entre l’agriculture et ceux qui la combattent au nom d’une nature idéalisée, sans vraiment les connaître réellement ni l’une, ni l’autre.
Les revendications affichées et placardées ne semblent pourtant pas si outrancières : ce que réclame aujourd’hui la grande voix des agriculteurs, toutes productions et tous types d’exploitation confondues, c’est la simple liberté de travailler et d’entreprendre un peu plus sereinement, c’est le respect de toutes les formes d’agriculture, c’est la reconnaissance du travail bien fait et de la contribution de l’agriculture à l’économie et au rayonnement de la France, c’est tout simplement de pouvoir vivre sans honte de leur métier de producteur de denrées alimentaires. Ce qu’ils attendent aussi, c’est que la France d’en haut, celle des villes et des centres de décisions, soit un peu moins autiste dès que l’on aborde les questions agricoles.
Le feu a couvé longtemps, l’étincelle qui a embrasé la campagne ce sont les résultats calamiteux de 2014. Pour nombre d’exploitations, dans toutes les productions, élevage et céréales se trouvant solidairement mortifiés qui par les prix, qui par les prix et les volumes engrangés, qualitativement et quantitativement. La mondialisation, la course effrénée et suicidaire au prix le plus bas, la chute des cours pour les uns, les caprices du climat pour les autres et pour tous des pertes de revenus... ont nourri encore un peu plus le désarroi et la désespérance. Pour ceux qui étaient sur le fil du rasoir depuis des lustres c’est la calamité de trop, le bilan comptable de tous les dangers.
La matière première agricole est de bien peu de poids dans le produit final qui sort de certaines  usines des industries agroalimentaires, diluée dans la masse des additifs et autres exhausteurs de goût. De même, les producteurs sont moins en moins visibles pour une société urbaine coupée de ses racines comme de la réalité des territoires ruraux. Les agriculteurs peinent à se faire entendre par toutes les composantes de cette société complexe, parfois déraisonnable, tant ses attentes et ses actes peuvent révéler des contradictions flagrantes.
Alors l’agriculture française déprime, au point de s’être retrouvée massivement dans la rue à Dijon le 5 novembre. Mais c’est peut-être aussi dans les raisons même de cette dépression qu’elle peut trouver les moyens de sortir la tête haute du bourbier où elle s’enlise. Il y manque seulement un coup de pouce vigoureux du gouvernement et un soutien autre que de pure forme d’une majorité d’élus et pas seulement quand ils visitent ces territoires bourbeux, trop vite oubliés sous les ors de la République. Et alors, ces produits français «parmi les meilleurs du monde (...) tracés, sécurisés et de qualité» comme les identifie Xavier Beulin, président de la FDSEA, retrouveront toute leur légitimité à occuper la première place dans le panier de la ménagère comme dans les commandes des prescripteurs. Parce qu’ils le valent bien... mais surtout parce que la France ne saurait se passer de son agriculture, comme elle a cru pouvoir se passer de son industrie.