Quinzaine de la transmission
Regards croisés sur l’Europe
Dans le cadre de la quinzaine de la transmission, JA Bourgogne-Franche-Comté et les Chambres d’agriculture ont organisé à Quetigny (21) une conférence-débat permettant d’apprécier les solutions trouvées par les États européen à la problématique commune de la transmission-cession des exploitations.
Point d’orgue de la Quinzaine de la transmission et premier événement d’envergure pour JA BFC nouvelle formule, la conférence débat organisée à Quetigny avec la Chambre régionale d’agriculture BFC, a placé le curseur à l’échelle européenne. Ce qui fait débat ici, le fait aussi ailleurs, car le renouvellement des générations représente un défi majeur pour l’agriculture européenne dans son ensemble. L’étude (en cours) menée par l’Institut de l’élevage et la Confédération nationale de l’élevage, présentée par Germain Milet, s’appuie d’abord sur une réalité : en 2026 273 000 agriculteurs seront en âge de prétendre à la retraite, soit 20 000 cessations d’activité par an. Un défi naturellement pris en compte à l’échelle nationale par le réseau des Chambres d’agriculture, premier interlocuteur incontrournable des porteurs de projet de reprise d’exploitation et des cédants. Certains outils prouvent chaque jour leur efficacité, comme le point accueil transmission, le répertoire départemental à l’installation (RDI), mais l’ampleur des enjeux est telle dans un contexte agricole en pleine mutation, qu’un changement de paradigme s’impose aussi. Beaucoup de pays européens se posent les mêmes questions, parce qu’ils se trouvent confrontés à la même problématique de la transmission.
La transmission par vente : une exception en Europe
En Espagne, Royaume-Uni, Danemark et Pays-Bas, 20 à 35% des exploitations sont actuellement dirigées par des exploitants ayant plus de 65 ans, pour seulement 3 à 6% de jeunes exploitants de moins de 35 ans. En France, en Finlande et en Allemagne, les plus de 65 ans sont 5 et 13% tandis que la tranche des moins de 35 ans se situe entre 7 et 9%. Phénomène plus inquiétant encore, le nombre des exploitants de moins de 35 ans est en baisse, mais ces «jeunes» conduisent des exploitations de plus en plus grandes. Avec pour corolaire un engagement financier de plus en plus lourd, qui fragilise ces reprises. Du moins, quand la transmission des exploitations à un cédant fait l’objet d’une transaction financière, ce qui est surtout le cas en France et au Danemark (en partie seulement au Pays-Bas, en Finlande et en Allemagne). Ailleurs, la transmission s’effectue souvent à titre gracieux. Ce transfert gratuit, «intra familial» de la propriété, est le système le plus courant en Europe. Un système simple, mais en apparence seulement, car il génère beaucoup de non-dit au sein des familles du fait des enjeux et des concurrences possibles entre les enfants et ayant droits... L’effet peu incitatif de «l’affaire» pour le cédant ne l’encourage guère à céder, assuré qu’il est de perdre son statut social, ses revenus et son indépendance économique, quand un membre de la famille reprend l’exploitation. Sans compensation financière vraiment incitative... Cette gratuité de la reprise apparaît ainsi comme un frein majeur à la transmission, comme à l’installation d’un repreneur, puisqu’il va devoir assurer la charge morale et financière du cédant. D’où un vieillissement accéléré des chefs d’exploitation (peu incités à transmettre) et une diminution de la compétitivité des systèmes, vieillissant eux aussi.
La transmission par vente, à la lumière de ces expériences, semble un peu mieux adaptée au contexte économique moderne de l’agriculture. Mais la taille des structures actuelles et la réalité d’un revenu agricole en baisse, génèrent de fortes contraintes financières pour le repreneur, les principaux freins restant la rentabilité et la vivabilité des exploitations. Si le système français, en dépit de ses limites économiques, semble le plus à même de favoriser une certaine dynamique des reprises, tout en les encadrant, d’autres pays européens ont développé des outils dont on peut s’inspirer valablement. L’Espagne encourage l’installation sous forme d’association en majorant les aides JA. L’Irlande implique les repreneurs très en amont d’un projet et encourage également au regroupement des fermes en utilisant le levier des aides à l’installation. D’autres pays introduisent des crédits d’impôts, d’autres encore comme la Finlande, financent (à fonds publics) un système de retraite anticipée pour les 56-60 ans. 600 agriculteurs ont ainsi été poussés vers la sortie doucement mais sûrement. Mais ce système s’avère particulièrement coûteux à financer. Les Pays-Bas recourent à la progressivité de l’installation dans un cadre familial, avec des achats de part échelonnés, ce qui limite l’endettement du repreneur mais empêche toute reprise hors cadre familial. Concernant les baux ruraux, la plus grande diversité de solutions existe, courts, longs, renouvelables...
La France pionnière mais peut encore mieux faire
Mais au final le constat reste mitigé : quelles que soient les solutions appliquées par les uns ou par les autres, la principale problématique en Europe demeure le fait que les agriculteurs retraités ne lâchent pas leurs terres. Cette captation à long terme freine l’ensemble du système et en limite l’efficacité réelle. Dans ce contexte européen, la France apparaît comme pionnière en matière d’accompagnement des repreneurs, en revanche, elle peut faire son profit de certaines initiatives mises en place dans d’autres pays européens pour mieux accompagner les cédants dans une démarche qui n’est pas seulement économique, mais qui requiert aussi une certaine acceptation de ses conséquences sur le plan humain et social notamment.
C’est justement ce qui ressort de la table ronde qui a suivi cet exposé. Henri Germain, cédant retraité depuis six ans, a insisté sur «le travail à faire dans sa tête» et sur la nécessité de faciliter les choses «dans le compromis financier». Mais, le plus important, «c’est de se donner dès le départ toutes les chances de réussite, en laissant au candidat le temps de prendre ses marques». La cession-transmission, quel que soit le contexte, cela reste du «lourd» aujourd’hui. Peut-être faut-il, comme le suggère Sophie Fonquernie, en charge de l’agriculture au Conseil régional, envisager la dynamique agricole sous un nouveau jour, «en donnant plus de fluidité au métier et en facilitant l’installation de candidats qui ne se projettent forcément dans le long terme d’une carrière agricole, mais qui veulent saisir simplement l’opportunité d’une reconversion». C’est «dans l’air du temps» et même si cela reste marginal, cela peut contribuer à une dynamique d’ensemble, sans débauche de moyens coûteux pour le repreneur notamment. Ce qui suppose comme le suggère l’un des intervenants au débat «de changer de curseur en considérant mieux des projets moins ambitieux mais qui correspondent aux attentes d’une nouvelle génération d’agriculteurs».
Reste à travailler en profondeur sur l’attractivité, l’attractivité du métier bien sûr, vue sous l’angle économique et de l’acceptation sociale, l’attractivité des territoires, qui doivent apporter les services de base, mais aussi l’attractivité et la capacité d’accueil du groupe, dans le cadre d’une reprise sous forme sociétaire.
Moins d’éleveurs : une menace pour le monde rural
Depuis plusieurs années, on assiste au vieillissement des chefs d’exploitation en élevage. Un phénomène qui n’est pas sans conséquence pour les territoires ruraux.
«Il est important d’échanger sur l’installation afin de trouver une solution à un problème qui inquiète le monde agricole et que l’on n’arrive encore pas à résoudre : celui du renouvellement des générations», a rappelé Philippe Lescoat, Vice-président de l’AFZ (Association Française de Zootechnie), en introduction d’une journée organisée par l’AFZ sur le thème de l’installation et la transmission. Actuellement, le renouvellement des générations est insuffisant pour pallier le vieillissement des chefs d’exploitation. Le flux de jeunes agriculteurs se réduit donc d’année en année. Les agriculteurs sont aussi moins nombreux qu’avant à plébisciter l’élevage. Ainsi, le pourcentage de moyennes / grandes exploitations à s’installer avec un atelier d’élevage herbivore est passé de 63 % entre 2000 et 2010 à 51 % entre 2010.
Jean-Marie Gilardeau, maître de conférences en droit rural retraité et éleveur, alerte sur cette crise de vocation qui trouve ses racines dans la modernisation de l’agriculture qui a privilégié l’agrandissement des exploitations au détriment de l’installation. Il estime que le phénomène est induit par une dépréciation générale du métier d’éleveur et le sentiment d’isolement qu’ils peuvent ressentir. Un jeune qui souhaite s’installer en élevage doit aussi faire face à des difficultés foncières et à des problèmes de financement. D’autres freins à l’installation perdurent comme les problèmes juridiques inhérents au droit rural. Cette baisse du nombre d’éleveurs n’est pas sans conséquences pour les territoires ruraux. Elle entraîne une diminution de la population dans les territoires et ainsi la disparition du tissu social dans certaines régions françaises. Cette désertification est généralement accompagnée d’un vieillissement de la population et donc d’une perte d’attractivité pour les territoires. Sans parler de l’abandon des sols et donc de l’enfrichement des paysages. Pour contrer cette spirale négative, Jean-Marie Gilardeau en appelle à l’union de tous les acteurs pour attirer de nouveaux éleveurs.
La transmission par vente : une exception en Europe
En Espagne, Royaume-Uni, Danemark et Pays-Bas, 20 à 35% des exploitations sont actuellement dirigées par des exploitants ayant plus de 65 ans, pour seulement 3 à 6% de jeunes exploitants de moins de 35 ans. En France, en Finlande et en Allemagne, les plus de 65 ans sont 5 et 13% tandis que la tranche des moins de 35 ans se situe entre 7 et 9%. Phénomène plus inquiétant encore, le nombre des exploitants de moins de 35 ans est en baisse, mais ces «jeunes» conduisent des exploitations de plus en plus grandes. Avec pour corolaire un engagement financier de plus en plus lourd, qui fragilise ces reprises. Du moins, quand la transmission des exploitations à un cédant fait l’objet d’une transaction financière, ce qui est surtout le cas en France et au Danemark (en partie seulement au Pays-Bas, en Finlande et en Allemagne). Ailleurs, la transmission s’effectue souvent à titre gracieux. Ce transfert gratuit, «intra familial» de la propriété, est le système le plus courant en Europe. Un système simple, mais en apparence seulement, car il génère beaucoup de non-dit au sein des familles du fait des enjeux et des concurrences possibles entre les enfants et ayant droits... L’effet peu incitatif de «l’affaire» pour le cédant ne l’encourage guère à céder, assuré qu’il est de perdre son statut social, ses revenus et son indépendance économique, quand un membre de la famille reprend l’exploitation. Sans compensation financière vraiment incitative... Cette gratuité de la reprise apparaît ainsi comme un frein majeur à la transmission, comme à l’installation d’un repreneur, puisqu’il va devoir assurer la charge morale et financière du cédant. D’où un vieillissement accéléré des chefs d’exploitation (peu incités à transmettre) et une diminution de la compétitivité des systèmes, vieillissant eux aussi.
La transmission par vente, à la lumière de ces expériences, semble un peu mieux adaptée au contexte économique moderne de l’agriculture. Mais la taille des structures actuelles et la réalité d’un revenu agricole en baisse, génèrent de fortes contraintes financières pour le repreneur, les principaux freins restant la rentabilité et la vivabilité des exploitations. Si le système français, en dépit de ses limites économiques, semble le plus à même de favoriser une certaine dynamique des reprises, tout en les encadrant, d’autres pays européens ont développé des outils dont on peut s’inspirer valablement. L’Espagne encourage l’installation sous forme d’association en majorant les aides JA. L’Irlande implique les repreneurs très en amont d’un projet et encourage également au regroupement des fermes en utilisant le levier des aides à l’installation. D’autres pays introduisent des crédits d’impôts, d’autres encore comme la Finlande, financent (à fonds publics) un système de retraite anticipée pour les 56-60 ans. 600 agriculteurs ont ainsi été poussés vers la sortie doucement mais sûrement. Mais ce système s’avère particulièrement coûteux à financer. Les Pays-Bas recourent à la progressivité de l’installation dans un cadre familial, avec des achats de part échelonnés, ce qui limite l’endettement du repreneur mais empêche toute reprise hors cadre familial. Concernant les baux ruraux, la plus grande diversité de solutions existe, courts, longs, renouvelables...
La France pionnière mais peut encore mieux faire
Mais au final le constat reste mitigé : quelles que soient les solutions appliquées par les uns ou par les autres, la principale problématique en Europe demeure le fait que les agriculteurs retraités ne lâchent pas leurs terres. Cette captation à long terme freine l’ensemble du système et en limite l’efficacité réelle. Dans ce contexte européen, la France apparaît comme pionnière en matière d’accompagnement des repreneurs, en revanche, elle peut faire son profit de certaines initiatives mises en place dans d’autres pays européens pour mieux accompagner les cédants dans une démarche qui n’est pas seulement économique, mais qui requiert aussi une certaine acceptation de ses conséquences sur le plan humain et social notamment.
C’est justement ce qui ressort de la table ronde qui a suivi cet exposé. Henri Germain, cédant retraité depuis six ans, a insisté sur «le travail à faire dans sa tête» et sur la nécessité de faciliter les choses «dans le compromis financier». Mais, le plus important, «c’est de se donner dès le départ toutes les chances de réussite, en laissant au candidat le temps de prendre ses marques». La cession-transmission, quel que soit le contexte, cela reste du «lourd» aujourd’hui. Peut-être faut-il, comme le suggère Sophie Fonquernie, en charge de l’agriculture au Conseil régional, envisager la dynamique agricole sous un nouveau jour, «en donnant plus de fluidité au métier et en facilitant l’installation de candidats qui ne se projettent forcément dans le long terme d’une carrière agricole, mais qui veulent saisir simplement l’opportunité d’une reconversion». C’est «dans l’air du temps» et même si cela reste marginal, cela peut contribuer à une dynamique d’ensemble, sans débauche de moyens coûteux pour le repreneur notamment. Ce qui suppose comme le suggère l’un des intervenants au débat «de changer de curseur en considérant mieux des projets moins ambitieux mais qui correspondent aux attentes d’une nouvelle génération d’agriculteurs».
Reste à travailler en profondeur sur l’attractivité, l’attractivité du métier bien sûr, vue sous l’angle économique et de l’acceptation sociale, l’attractivité des territoires, qui doivent apporter les services de base, mais aussi l’attractivité et la capacité d’accueil du groupe, dans le cadre d’une reprise sous forme sociétaire.
Moins d’éleveurs : une menace pour le monde rural
Depuis plusieurs années, on assiste au vieillissement des chefs d’exploitation en élevage. Un phénomène qui n’est pas sans conséquence pour les territoires ruraux.
«Il est important d’échanger sur l’installation afin de trouver une solution à un problème qui inquiète le monde agricole et que l’on n’arrive encore pas à résoudre : celui du renouvellement des générations», a rappelé Philippe Lescoat, Vice-président de l’AFZ (Association Française de Zootechnie), en introduction d’une journée organisée par l’AFZ sur le thème de l’installation et la transmission. Actuellement, le renouvellement des générations est insuffisant pour pallier le vieillissement des chefs d’exploitation. Le flux de jeunes agriculteurs se réduit donc d’année en année. Les agriculteurs sont aussi moins nombreux qu’avant à plébisciter l’élevage. Ainsi, le pourcentage de moyennes / grandes exploitations à s’installer avec un atelier d’élevage herbivore est passé de 63 % entre 2000 et 2010 à 51 % entre 2010.
Jean-Marie Gilardeau, maître de conférences en droit rural retraité et éleveur, alerte sur cette crise de vocation qui trouve ses racines dans la modernisation de l’agriculture qui a privilégié l’agrandissement des exploitations au détriment de l’installation. Il estime que le phénomène est induit par une dépréciation générale du métier d’éleveur et le sentiment d’isolement qu’ils peuvent ressentir. Un jeune qui souhaite s’installer en élevage doit aussi faire face à des difficultés foncières et à des problèmes de financement. D’autres freins à l’installation perdurent comme les problèmes juridiques inhérents au droit rural. Cette baisse du nombre d’éleveurs n’est pas sans conséquences pour les territoires ruraux. Elle entraîne une diminution de la population dans les territoires et ainsi la disparition du tissu social dans certaines régions françaises. Cette désertification est généralement accompagnée d’un vieillissement de la population et donc d’une perte d’attractivité pour les territoires. Sans parler de l’abandon des sols et donc de l’enfrichement des paysages. Pour contrer cette spirale négative, Jean-Marie Gilardeau en appelle à l’union de tous les acteurs pour attirer de nouveaux éleveurs.