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Conférence-débat

Quelle agriculture pour demain ?

Un groupe d’agriculteurs du canton d’Epoisses a organisé une conférence-débat sur les conditions d’adaptation de l’agriculture au nouveau contexte réglementaire et sociétal. Hervé Guyomard (Inra), Vincent Lavier (Chambre d’agriculture 21) et Philippe Collin (paysan bio) se sont livrés au jeu des questions-réponses.
Par Anne-Marie Klein
Quelle agriculture pour demain ?
Le public et les agriculteurs présents n’ont pas manqué de réagir aux différentes interventions.
L’agriculture s’adapte, elle s’est toujours adaptée, plus souvent sous la contrainte -des éléments, des sols ou des hommes- mais elle s’adapte. Le rappel historique de cette agriculture locale, entre Epoisses et Terre Plaine, en est la preuve manifeste. Ce territoire, sur lequel un groupe d’agriculteurs (soutenu par des acteurs locaux) a organisé le 28 mai dernier une conférence-débat sur l’avenir de l’agriculture, a connu de profonds bouleversements et des virages à 180° depuis le 14ème siècle. De la production céréalière et viticole, à l’élevage puis, au retour de la charrue, le territoire rural s’est constamment modifié.
Les agriculteurs s’adaptent toujours pour survivre, mais dans le contexte actuel de réformes à répétition, sur fond de pression climatique et environnementale, quels choix d’adaptation leurs restent-ils ?  C’est l’une des questions posées aux trois intervenants venus d’horizon aussi divers que l’INRA pour Hervé Guyomard (directeur scientifique agriculture), les Plateaux du Châtillonnais pour Vincent Lavier, agriculteur, président de la Chambre d’agriculture et la bio, pour Philippe Collin, paysan agrobiologiste. Tout aurait pu les opposer, mais le diagnostic impose les remèdes et la nécessité de donner un avenir à l’agriculture et des perspectives aux agriculteurs actuels et futurs, oblige à associer toutes les bonnes volontés pour trouver des solutions pérennes.

Quelles adaptations face aux réformes et aux évolutions actuelles ?
Comme d’autres observateurs, Hervé Guyomard relève que la Pac se réforme constamment mais que «la ligne directrice reste la même». Tout ce qui a été un temps sur la table des négociations intra-européenne, y revient, aussi «le verdissement s’imposera et se renforcera». Pas d’illusion à avoir : «on ne reviendra jamais en arrière». Alors pour s’adapter il faut d’abord «trouver les bons indicateurs, car l’environnement c’est difficile à apprécier, dans le temps et dans l’espace» et cela se mesure difficilement. «La grande question reste celle du budget, quel sera son niveau demain et comment sera-t-il distribué ?»
Pour Vincent Lavier, pas question non plus de revenir en arrière : «trop de chimie a rendu l’agriculture trop facile, il faut se réapproprier l’agronomie» pour dépasser les impasses actuelles et surtout répondre aux besoins alimentaires du monde. Dans cette perspective, «l’Europe du Nord est plutôt bien placée». Côté réglementaire, il faut savoir aussi saisir les opportunités, le PMBE a permis la modernisation des bâtiments d’élevage et l’amélioration des conditions de travail des agriculteurs. Les mesures agro-environnementales peuvent aussi en fonction des situations offrir des opportunités.
Philippe Collin s’interroge quant aux effets des politiques agricoles : «l’agriculture continuera demain d’exister, mais y aura-t-il encore des paysans ?». Le «mécanisme de la PAC a trop bien marché, le système a favorisé l’intensification et l’agrandissement». Dans ce contexte, il faut veiller «à ce que l’agriculture ne prête pas le flanc à la critique et cela passe entre autres par une meilleure prise en compte de l’emploi dans les fermes».

Comment produire et répondre aux attentes de la société ?
La société comme l’agriculture d’ailleurs, n’est pas une réalité homogène. Hervé Guyomard regrette le manque «d’instances où on puisse vraiment échanger et prendre des décisions, sans a priori et sans parti-pris». «La question OGM occulte tout en France» alors qu’il faut savoir faire la part des choses entre tous les types de technologies végétales et que «les solutions seront forcément technologiques».
Pour Vincent Lavier «les attentes de la société sont diverses et peuvent être contradictoires», beaucoup de modèles très différents émergent avec une montée en puissance du sens écologique. Il est donc nécessaire de «définir de nouveaux modèles, en relation avec certaines attentes sociétales, mais il faut faire en sorte d’être convaincants pour rester dans le réel et les possibles» face à une société aux attentes multiformes, souvent déconnectée de la réalité.
Philippe Collin rappelle pour sa part que le développement agricole et ses dérives sont la conséquence d’une volonté de tout maîtriser, de traiter la production agricole comme la production industrielle. «Ce système marque le pas» sur le plan technique et la mondialisation engendre chez les consommateurs un besoin de proximité, une attente de lien social.

Quelles conséquences sur l’emploi et le bien-être social ?
Critiqué, en mal de reconnaissance, l’agriculteur subit des pressions multiples, administratives, sociales... Pour Vincent Lavier c’est clair «on ne peut pas continuer comme cela» alors que beaucoup d’éleveurs sont au bord du «burn out». Philippe Collin encourage les agriculteurs à changer de regard sur eux-mêmes : «on peut aussi arrêter de dire qu’on est les plus malheureux de la terre, produire du bien-être social, cela commence par le regard que l’on porte sur nous-mêmes». L’agriculture doit avoir la place qu’elle mérite en fonction de ses atouts : les services économiques qu’elle rend en particulier, car tout «n’est pas qu’une question de prix, on doit aussi donner du sens à la production, au travers de l’image qu’on en donne».
Hervé Guyomard encourage à trouver de nouveaux débouchés et de nouvelles sources de revenus dans les services environnementaux, comme les gaz à effets de serre, la biodiversité, l’air, la santé... Ces services restent à définir, mais le consommateur devra accepter d’en payer le prix, puisqu’ils concourent autant à son bien-être qu’à celui de l’agriculteur qui les fournit. Pour le reste, il semble évident au chercheur que «rien ne pourra empêcher le nombre d’agriculteurs de diminuer encore, tout en conservant le même niveau de production». Les autres solutions comme les circuits de proximité, sont marginales et le resteront, «car la grande majorité de la population s’est habituée à consacrer de moins en moins d’argent à sa nourriture».
Les solutions viendront de toute façon des agriculteurs eux-mêmes, qui doivent selon Hervé Guyomard «arrêter d’avoir des attitudes défensives pour être plus constructifs». Et pour mieux appréhender son environnement la formation initiale et continue reste la clé de voûte de l’autonomie de décision d’un agriculteur. «Les jeunes doivent conquérir cette capacité de décision par une formation la plus aboutie et la plus longue possible, car ce qui est en jeu c’est la capacité d’analyse, d’observation et la capacité à prendre du recul avant de trancher» insiste Vincent Lavier.