Sur la climat, dans la Nièvre, on a changé d'époque !
À l'initiative de la Chambre d'agriculture de la Nièvre, une visite a eu lieu sur plusieurs exploitations du département afin de faire connaître à la Préfète et aux partenaires institutionnels la réalité du manque d'eau et les attentes qui en découlent. La situation est grave et réclame des réponses de long terme.
Des fraises grosses comme des framboises, du maïs rachitique… Deux images, parmi bien d'autres, des conséquences de la sécheresse qui sévit et qui résument le « paysage » agricole présenté le 22 juillet à Fabienne Decottiginies, Préfète de la Nièvre et à l'ensemble des partenaires institutionnels conviés par la Chambre d'agriculture à cette sortie terrain. Outre la Préfète, participaient également Laurent Kompf, le Directeur départemental du territoire (DDT), Sandra Germain, conseillère régionale, le député Julien Guibert, mais aussi Chantal Pelletier, présidente de la FDSEA58. Même si elle est sur le départ (*), Fabienne Decottignies tenait à avoir une vision claire des attentes agricoles face au défi climatique qui se pose, et à la veille de l'organisation d'une cellule de crise sur le sujet le 23 juillet. Pour Cyrille Forest, président de la Chambre d'agriculture, il importait de lier les difficultés dues à la sécheresse à la hausse des coûts des intrants. Une conjugaison de circonstances délétère pour le monde agricole.
Perte de rentabilité
La première étape de cette visite passait par Coulanges-lès-Nevers chez Pascaline Loquet. Cette productrice de petits fruits bio (fraises, framboises, cassis, groseilles, avec un essai de culture de kiwis) et éleveuse de brebis, constate, les conséquences de la chaleur sur ses cultures avec des rendements en baisse malgré une exploitation résiliente. Un constat partagé par Mathilde Lafaye, du Jardin de Marigny. Exigeante, la production de fraises est confrontée à des coûts de production toujours plus élevés, ce qui fragilise la rentabilité. Devant la multiplication des épisodes de fortes chaleurs, mais aussi de grêle ou de gel les dispositifs assurantiels n'apportent pas de réponses suffisantes. Pour ces productrices, il est indispensable d’être accompagnées dans leurs investissements d’adaptation (filets d’ombrage, solutions d’irrigation, équipements de protection…). Quant à l’élevage ovin de Pascaline Loquet, il illustre la difficulté majeure de la prédation. Déjà confrontée à des attaques de loup, l'éleveuse a dû investir dans des chiens de protection (patous).
Drôles d'indices…
Les visiteurs avaient ensuite rendez-vous à l'autre bout du département, à la limite de l'Yonne, pour se rendre au Gaec des Dochamps, à Saizy. Là, Ludovic, Benjamin Guyard et leur mère font tourner une exploitation de polyculture-élevage de 430 ha (dont 130 de cultures) avec 200 vêlages par an en charolaises. La commercialisation des animaux se fait en partie avec la Coop Sicarev et pour une autre partie, avec un privé en Label Rouge et IGP Charolais de Bourgogne. Ils pratiquent un peu d'engraissement de jeunes bovins et l'engraissement de toutes les femelles. Les cultures se répartissent entre blé, orge, colza, tournesol et maïs. « Pour cette dernière culture, précise Benjamin Guyard, non irriguée, sur un plateau calcaire, avec peu de réserve utile, je vous laisse imaginer ce que cela peut donner dans les conditions actuelles… » Le contexte de sécheresse pousse déjà ces éleveurs à s'interroger sur la pertinence des indices de pousse de l'herbe basés sur des relevés satellitaires très discutés, qui déterminent l'intervention des assurances. « La situation actuelle, poursuit Ludovic Guyard, rend incompréhensibles les indices de pousse qui ne correspondent pas à la réalité que nous constatons. Sur le fourrage, notre problème c'est que nous ne savons pas jusqu'à quand nous allons devoir nourrir alors que nous avons commencé début juillet. Nous avons un peu de stock mais si nous devons nourrir jusqu'en avril prochain, nous serons mal… »
« Le climat va plus vite que l'administration »
Du côté des rendements, la catastrophe se profile pour les cultures de printemps. Celles d'automne s'en tirent mieux. Reste la question de la constitution de réserves d'eau. Pour Benjamin Guyard, la solution de retenues collinaires apparaît comme la plus adaptée à leur contexte. « On va devoir le faire, parce que des années comme celle-ci vont être de plus en plus fréquentes. Si on avait la possibilité, dans toutes les exploitations, de sécuriser 8 ou 10 ha avec du maïs, du sorgho ou de la luzerne ce serait déjà pas mal. » Malheureusement, les délais d'instruction des dossiers dans ce domaine, paraissent interminables, avec, de plus, le risque constant de se heurter à des oppositions de collectifs. Thomas Lemée, président des Jeunes agriculteurs de Bourgogne-Franche-Comté le faisait remarquer : « le climat va plus vite que l'administration. Il faut faire évoluer les choses sinon on ne sera pas au rendez-vous. » Laurent Kompf rappelait néanmoins à ce sujet que « la Loi d'urgence agricole qui vient d'être adoptée incite à la mise en place de stratégies de création de réserves d'eau à une échelle départementale, avec les agriculteurs mais aussi dans un objectif de partage de l'eau à des fins de sécurité civile. » La Préfète encourage le monde agricole à avancer sur ces retenues d'eau, persuadée que c'est en montrant que des projets se concrétisent, même au bout de plusieurs années d'instruction, qu'une dynamique s'enclenchera et vaincra les réticences des agriculteurs pour s'engager. Elle convenait aussi de la nécessité de réduire les délais d'instruction des dossiers pour assurer la viabilité des projets. « On doit se prendre en main, considère Cyrille Forest, en s'appuyant sur la Loi d'urgence agricole. On peut très bien venir sur l'exploitation du Gaec Dochamps, avec le DDT, pour étudier la faisabilité du projet de retenue d'eau. » Dehors, le paysage nivernais qui fait penser à l'Andalousie rend cette ambition plus que nécessaire.
On a changé d'époque !
Paille : un manque cruel de transporteurs
Dans le contexte de manque actuel, pouvoir faire venir de la paille est une nécessité. Cette paille, elle existe, mais ce qui fait le plus défaut, ce sont les moyens pour la transporter. La FDSEA 58 est ainsi en contact avec des agriculteurs de la Marne qui pourraient fournir de la paille mais la difficulté est de trouver des transporteurs pour l'amener dans la Nièvre. « Nous avons étendu nos recherches de transporteurs, précise Chantal Pelletier, la présidente de la FDSEA 58, y compris sur des départements limitrophes mais on ne trouve quasiment pas. On travaille sur cette opération depuis un mois, mais ça bloque toujours. » Dans la Nièvre, on ne trouve que quatre sociétés de transports agréées pour le transport de paille. Une urgence que la Préfète s'est engagée à faire remonter au national.
(*) La Préfète de la Nièvre a été nommée dans le Gard. Elle sera remplacée courant août par Victor Devouge.