Les esprits s’échauffent
Stéphane Aurousseau, le président de la FDSEA58, dans un discours calibré et vibrant, sur la Place de la Résistance à Nevers, mercredi midi, en a appelé à la liberté: «la liberté de cultiver notre terre, d’élever nos animaux, la liberté d’entretenir nos fermes, de gérer nos entreprises et la liberté de décider de ce qui nous concerne». Plus de 700 agriculteurs (450 selon la police) de la Nièvre et du Cher, mais aussi des représentants des négociants en bestiaux, en céréales issus des coopératives agricoles, et des concessionnaires de matériel agricole l’ont écouté défendre une certaine idée de l’agriculture et de la ruralité.
Michèle Kirry, la préfète de la Nièvre, a bien accédé à la demande des syndicalistes de venir s’exprimer sur le podium, devant la préfecture, pour rassurer les manifestants et répondre aux exigences formulées par les leaders agricoles nivernais (lire en encadré). Mais cela n’a pas suffi à calmer les esprits. Cette intervention de la représentante de l’É tat était essentielle, la demande en avait été formulée lors des réunions de préparation qui ont eu lieu les jours précédents avec les autorités et dans les réunions cantonales du réseau FDSEA/JA qui ont rassemblé plus de 500 personnes. Même pour une représentante de l’Etat sur le départ (ndlr : son successeur a été désigné lors du Conseil des ministres du 8 octobre), dont les organisations syndicales majoritaires se satisfont mezzo voce des relations qu’elles avaient nouées avec elle depuis deux ans, la tache était délicate. Comment, sans engager plus avant les réflexions gouvernementales vis-à-vis du monde agricole, pouvait-elle satisfaire, au nom de la collectivité publique, et donc de tous les citoyens, aux revendications exprimées par les manifestants un peu plus tôt ? Il y a fort à parier que la manifestation du 15 octobre fera date, dans les esprits et dans les médias, donc dans l’opinion. Plus qu’en avril dernier, pour le maintien de seuils favorables de la PMTVA, la mobilisation de mercredi est scrutée à Paris. La veille, l’Agence France Presse (AFP), reprise par de nombreux supports d’informations nationaux, avait relaté l’immobilisation d’un contrôleur de l’ASP de Dijon sur une ferme morvandelle par une cinquantaine d’éleveurs FDSEA/JA (lire par ailleurs). C’était un apéritif car le mouvement convergeant à Nevers sonne comme un ultime avertissement aux autorités et, dans le même élan, comme un appel désespéré d’un métier agricole et d’un monde rural qui ne veulent pas se laisser mourir.
Radicalisation et «résistance»
Avant d’aller rencontrer les représentants du Conseil général et du Conseil régional, Stéphane Aurousseau a su trouver les mots pour galvaniser la foule et transcrire ce cri du cœur: «Nous allons disparaître parce que nous n’avons pas les moyens d’assumer les contraintes que l’on veut nous imposer. Nous allons disparaître parce que la façon dont les politiciens conduisent les affaires du pays ne nous ouvre aucune visibilité sur les années à venir. Nous allons disparaître parce que l’incertitude des marchés ne permet plus d’envisager le moindre investissement sur nos entreprises... Nous somme venus Place de la Résistance pour annoncer que nous entrons en résistance, pour défendre, sauver notre liberté !» Dressant le constat que «le malaise et la misère sont profonds» alors qu’aucune production de la Nièvre ne sera bénéficiaire cette année, le président de la FDSEA58 a évoqué «les événements récents qui ont accentué notre colère et stimulé notre mobilisation: l’élargissement arbitraire de la zone vulnérable, le contrôle des bétaillères sur le marché au cadran de Moulins-Engilbert, des contrôles récents en ferme, sur la PAC... mais aussi sur l’environnement, sur la sécurité au travail... Au regard des revenus qui sont le s nôtres, je déclare solennellement que ces contrôles ne sont plus acceptables et ne doivent plus être acceptés». Dans l’énergie du désarroi, profond et sourd mais réel qui s’exprime dans les campagnes depuis plusieurs semaines, les leaders paysans semblent donc se radicaliser. S’adressant aux autorités et aux élus, Stéphane Aurousseau a posé la question qui tourne comme une rengaine dans toutes les têtes : «pourquoi voudriez-vous que ceux qui ont bien travaillé jusqu’à présent, se mettent à tout dévaster ? Pourquoi voudriez-vous que nos enfants qui sortent de vos écoles d’agriculture se mettent à tout dévaster une fois devenus agriculteurs» ? En chantre «d’une politique du juste équilibre entre économie et écologie». Et de fustiger les 12 millions d’habitants de l’Ile-de-France, «1000 au km2 contre 32 au km2 dans la Nièvre», «qui rejettent tellement de déchets... ont de tels besoins alimentaires... polluent tellement l’atmosphère...» que c’est aux paysans nivernais qu’on demande «de cartographier et sanctuariser nos fossés..., de faire plus de bandes enherbées, de contrôler nos matériels roulants, d’écarter les épandages de plus de 200m, de supprimer le brûlage... de ne pas travailler les sols par temps sec»... Pour son premier grand discours public, le nouveau président de la FDSEA58 a marqué les esprits : «la dégradation globale de l’environnement... ce n’est pas nous qui en sommes responsables, par notre activité, nous protégeons l’environnement, l’air, l’eau, les paysages. C’est notre fierté de le faire et c’est notre honneur de le dire». Via le porte-voix de la manifestation, le responsable agricole a affiché ses exigences vis-à-vis de la société : «confiance et non pas méfiance, qu’elle nous dise merci des efforts engagés, qu’elle utilise les médias pour rappeler combien ce métier qui nourrit les hommes a de la valeur, qu’elle fasse preuve de discernement dans l’édiction des lois et dans leur application»...
«Droiture» et «dignité»
Appelant la préfète à venir prendre la parole, «si elle a des réponses», Stéphane Aurousseau a aussi appelé au respect et à la dignité. Bien sûr, le matin, sur le chemin de la préfecture, les 4 convois de tracteurs du département ont fait des pauses devant «les organismes qui nous pourrissent la vie». Les bâtiments, qui étaient fermés au public toute la journée, ont été symboliquement murés dans certains cas. L’ONEMA et l’inspection du travail par le convoi du Sud Morvan et du sud-nivernais, la DSV et la DDT par les équipes du haut-Morvan et du Centre Nivernais, la police de l’eau par celles du Haut-Nivernais et du Val de Loire... «Le message est clair : pas de revenu, pas de contrôle» ! a lancé le président de la FDSEA, sous les applaudissements. Pour autant, ayant senti la colère froide qui s’empare des fermes depuis plusieurs semaines, il a aussi fait une mise au point : «Nous n’allons pas perdre aujourd’hui notre dignité dans une lutte éperdue avec les CRS... ni en dégradant la ville, mais nous montrerons notre force en nous comportant conformément à nos valeurs. C’est bien sûr la liberté, mais c’est aussi le respect, la solidarité, la responsabilité, ce n’est pas le vandalisme. L’image que nous devons donner de nous, à la ville, à nos amis, à nos enfants, doit être conforme à ce que nous sommes : des hommes dignes». Sans toutefois désarmer : «si d’aventure nous n’obtenons rien cette fois, nous reviendrons mais il faudra rester, tous ensemble, bloquer la ville aussi longtemps que nécessaire». La mobilisation des routiers contre l’écotaxe la semaine dernière, couronnée d’une suppression vendredi dernier, a donné des idées... Et la menace d’un durcissement du mouvement des agriculteurs nivernais est réelle... Les premiers affrontements avec les CRS éclataient d’ailleurs au moment de la dispersion de la manifestation.
Les revendications exprimées mercredi
«Mise en place d’urgence d’un stockage public de céréales permettant de juguler et de répartir sur plusieurs campagnes le stock considérable de céréales germées, et d’en soutenir le prix .
Aides en dehors du budget de la PAC pour compenser les conséquences de l’embargo russe sur les produits agricoles .
Faire aboutir des négociations commerciales qui permettraient d’exporter des broutards hors de l’Union européenne, vers le Maghreb ou la Turquie, efin d’en soutenir le prix .
Que 2 plats sur 3 soient préparés à base de produits français dans la restauration hors foyer (contre 75% de viande bovine importée).
Abandon du compte pénibilité en agriculture qui est impossible à appliquer dans nos fermes .
Versement de l’acompte d’aides PAC 2014 pour tous, y compris ceux d’entre nous qui ont fait l’objet d’un contrôle graphique.
Refus de l’extension de la zone vulnérable dont la justification scientifique n’est pas établie.
Demande solennelle à la Chambre d’agriculture de laisser les Mesures agroenvironnementales et climatiques (MAEC) de côté»