Engrais : le défi du soutien face au choc carbone
Pour contrer l'envolée des prix des engrais, la Commission européenne a proposé de débloquer une aide d'urgence de 540 millions d'euros et d’assouplir la Pac. Mais le secteur s'inquiète du coût du mécanisme carbone aux frontières (MACF) et d'une clause de sauvegarde jugée inapplicable.
Face à une flambée des prix des intrants exacerbée par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient et les perturbations dans le détroit d'Ormuz, l'Union européenne tente d’apaiser l’inquiétude grandissante des agricuteurs. Elle tente de manœuvrer entre mesures de soutien immédiates et régulation environnementale à long terme. C’est pourquoi la Commission de Bruxelles a dévoilé un arsenal financier et législatif pour sécuriser les prochaines récoltes et préserver la souveraineté alimentaire du continent.
Un paquet d’urgence pour la trésorerie
Sa première réponse consiste en une aide financière directe de 540 millions d'euros. Ces fonds proviennent de la réserve d’urgence agricole, qui a été abondée par une enveloppe de 300 millions d'euros issue du budget de l'UE pour 2026. Pour amplifier l'effet de ce levier, les États membres disposent de la faculté de compléter ces montants par des financements nationaux allant jusqu'à 200 %, portant le soutien global potentiel à 1,5 milliard d'euros sur le terrain. Cette mesure, qui doit encore être validée par le comité de l'organisation commune des marchés agricoles d'ici la fin juillet, vise spécifiquement les agriculteurs devant acheter leurs engrais pour la prochaine campagne de semis. Mais des États qui voient leurs finances publiques affaiblies pourront-elles compléter cette aide européenne ? Parallèlement, la Commission propose des ajustements ciblés de la Politique agricole commune (Pac) pour injecter de la liquidité dans les exploitations. Un nouveau dispositif de crise au titre du développement rural pourrait être cofinancé jusqu'à 65 % par le Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader). Pour simplifier la gestion administrative, ce soutien pourra prendre la forme de montants forfaitaires à l'hectare. En complément, les États membres sont encouragés à avancer les paiements directs avant le 16 octobre avec un taux renforcé, tout en bénéficiant d'une flexibilité accrue pour adapter leurs enveloppes budgétaires pour l'année 2027.
Le fardeau du MACF
Pourtant, ce bol d'air financier ne satisfait pas complètement les organisations agricoles qui soulignent le double jeu de la Commission. En effet les syndicats d’agriculteurs ont exprimé à plusieurs reprises depuis le début de l’année leurs inquiétudes face à la montée en puissance du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). Selon les estimations du Copa-Cogeca, ce dispositif représentera une charge de 820 millions d'euros pour les agriculteurs européens dès 2026. Autant dire que ce que la Commission donne d’une main est aussitôt repris par l’autre ! Les organisations professionnelles agricoles dénoncent une situation où le MACF « ajoute de l'huile sur le feu » en période de crise, renchérissant le coût des importations d'engrais sans protection efficace. Le point de discorde majeur réside dans l'Article 27a, qui définit une "clause de sauvegarde" pour les engrais. Adoptée par les ministres des Finances, cette clause ne peut être activée que si les prix des engrais importés augmentent de plus de 50 % par rapport à la moyenne des dix dernières années. Un seuil jugé « irréaliste » et « beaucoup trop élevé » par le Copa-Cogeca. Ce dernier estime qu'un tel mécanisme ne pourra jamais offrir de protection concrète en cas de perturbation sévère du marché.
Chocs de marchés
Les producteurs de grandes cultures dont les engrais constituent le principal coût de production, sont directement exposés à ces « chocs de marché » et la viabilité de leurs exploitations est directement menacés après trois années de vaches maigres, notamment en céréales. Le commissaire européen à l’Agriculture Christophe Hansen a appelé les colégislateurs à traiter ces dossiers en urgence, soulignant que l'Europe doit choisir entre ses ambitions climatiques et sa compétitivité stratégique. Le secteur se tourne désormais vers le Parlement européen dans l'espoir d'obtenir un seuil de déclenchement plus opérationnel pour la clause de sauvegarde, afin que le verdissement de l'économie ne se traduise pas par un affaiblissement durable de la production alimentaire européenne.
Les États-Unis et l’Iran annoncent un accord de paix
Après plusieurs semaines de négociations laborieuses, un accord de paix a finalement été trouvé entre les États-Unis et l’Iran dans la nuit du 14 au 15 juin afin de mettre fin au conflit au Moyen-Orient. Donald Trump a annoncé, dans la foulée, la réouverture du détroit d'Ormuz sans droits de passage, ainsi que la levée immédiate du blocus naval américain. « Que le pétrole coule à flots ! », a ainsi indiqué le président américain, tout en précisant que cette ouverture interviendra « dès la signature de l'accord vendredi afin de permettre le déminage ». L’accord devait, en effet, être signé le 19 juin lors d’une cérémonie à Genève (Suisse). De leur côté, les dirigeants européens ont salué l’obtention de ce compromis. « J’attends avec impatience la fin de cette guerre coûteuse », a déclaré le président du Conseil européen, le portugais Antonio Costa. Quant à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, elle appelle maintenant « à ce que toutes les parties mettent rapidement en œuvre l'intégralité de l'accord ». Le sujet était à l’ordre du jour des dirigeants des pays du G7, qui se sont retrouvés en ce début de semaine à Évian-les-Bains.
L’annonce de l’accord Iran-USA a pesé sur les prix
À la suite de l’annonce de l’accord entre l’Iran et les USA pour mettre fin à la guerre et permettre la réouverture du détroit d’Ormuz, les cours du blé tendre, du maïs et surtout du colza décrochaient dans la matinée sur Euronext. À titre illustratif, à 11 heures ce lundi matin, les valeurs du colza décrochaient d’environ 9 €/t sur les échéances de la récolte 2026, et de 2 €/t environ en blé tendre et en maïs. En effet, l’accord en question a fait chuter les cours du pétrole, sachant que le colza et, dans une moindre mesure, le blé tendre et le maïs en France servent à la production de biocarburants. De plus, la nouvelle rassure les opérateurs quant au marché des engrais, dont les prix pourraient reculer après l’annonce. Malgré des difficultés, le retard pris dans les couvertures des agriculteurs est encore rattrapable dans une certaine mesure à cette période de l’année. Néanmoins, la prudence reste de mise. D’une part, il s’agit de voir si l’accord sera vraiment respecté, ce qu’il contient en détail, et de suivre les négociations prévues durant les prochaines semaines. D’autre part, la logistique dans le détroit d’Ormuz mettra un certain temps avant de reprendre son rythme de croisière, que ce soit pour l’énergie ou les engrais, lissant la potentielle baisse de leurs cours. En fin de journée, vers 17 h 45 ce lundi 15 juin, la baisse des prix du blé tendre n'était plus que de 1 à 2 €/t environ, et du colza de 8 à 9 €/t environ. Ceux du maïs se stabilisaient.