Le casse-tête du lien photovoltaïsme-réseau électrique
Ces dernières années, la production d'énergie photovoltaïque est apparue comme une voie de diversification et de consolidation des revenus pour de nombreux exploitants agricoles. Problème : l'absorption de ce surcroît d'énergie par des réseaux électriques non prévus pour cela, n'a pas été anticipée. Enedis Bourgogne revient pour nous sur les difficultés que cela soulève et les pistes envisagées pour améliorer la situation.
« Lorsque je suis arrivé en 2023, nous faisions 300 mises en exploitation d'installations photovoltaïques d'agriculteurs. En 2025, on a approché les 800, sur les quatre départements bourguignons ». Ce constat, c'est Thomas Fraïoli, directeur régional Enedis en Bourgogne qui le fait. Un constat qui résume le défi qui se pose à la production d'électricité renouvelable en lien avec le monde agricole. Ces dernières années, l'activité a connu une montée en puissance forte, favorisée par différentes législations et la nécessité, pour nombre d'agriculteurs, de consolider le modèle économique de leur exploitation. S'ajoutent à cela des objectifs nationaux ambitieux de production d'énergies renouvelables (ENR) : L'État a mis en place, dans l'objectif d'une neutralité carbone en 2050, une politique incitative qui a très bien fonctionné. Trop bien peut-être, puisque la dynamique enclenchée a mis en lumière des cas dans lesquels les capacités locales d’accueil du réseau électrique ne sont pas suffisantes pour accueillir de nouveaux projets. Pour Enedis, il y a une réelle problématique : « Cela concerne certains départements ruraux, précise Thomas Fraïoli. La demande, sur les producteurs « basse tension » de niveau supérieur à 36 kW, a explosé en l'espace de deux ans. Ces producteurs sont, à plus de 80 %, des agriculteurs ».
Multiplication des centres de production
La loi relative à l'Accélération de la production d'énergies renouvelables (Aper) du 10 mars 2023, s'est traduite par la mise en œuvre de l'arrêté S21 (1). Ce dernier a fourni à des producteurs la possibilité d'avoir un tarif de revente intéressant et garanti 20 ans, ce qui a entraîné l'émergence de nouveaux modèles économiques, tels que le financement de bâtiments agricoles, et la multiplication des centres de production. « Aujourd'hui, poursuit le directeur régional d'Enedis, on compte plus de 1,2 M de centres de production en France, dont 52 000 en Bourgogne-Franche-Comté. En 2022, au niveau national, on raccordait 2,2 GW par an. En 2025, grâce à la structuration de l’ensemble de la filière industrielle nous devrions dépasser les 6 GW… En quatre ans, nous avons multiplié le nombre de raccordements par 3 ». En face, le réseau électrique actuel s'est bâti, depuis la Seconde guerre mondiale, en s'appuyant sur de grands centres de production (centrales à charbon, à fuel, hydroélectrique, nucléaire). Si le bon dimensionnement du réseau a permis d’accueillir de nombreux producteurs d’ENR ces dernières années, certaines zones géographiquement limitées présentent des situations dans lesquelles le réseau ne peut plus accueillir de nouveaux projets sans la réalisation de travaux importants. Face à l'inflation des centres de productions liée aux ENR, les technologies et les infrastructures d'Enedis ont dû être adaptées afin de préserver une règle essentielle au bon fonctionnement du réseau électrique : l'équilibre offre-demande. « On doit soutirer autant d'électricité qu'on en injecte, souligne Thomas Fraïoli, c'est un phénomène purement physique ». Pourtant, de nombreux agriculteurs ayant un projet photovoltaïque déplorent les délais imposés pour ces raccordements, qui mettent en péril les plans de financement envisagés pour leur investissement. D'autres, déjà raccordés, se voient parfois confrontés à une obligation absurde : celle de se débrancher du réseau pour éviter d'y injecter une énergie impossible à absorber, et de se retrouver dans une situation qui leur coûte de l'argent au lieu de leur en rapporter ! (voir encadré).
Des points de situation réguliers
L'engouement pour les installations photovoltaïques a conduit Enedis à renforcer la création de petits postes de distribution qui assurent la liaison entre les réseaux haute tension et moyenne/basse tension. Mais ces travaux réclament d'étudier le réseau pour estimer sa capacité d’accueil. En 2024, le Préfet de Côte-d'Or, qui était alors Franck Robine, convoque le directeur d'Enedis Bourgogne pour échanger sur le fait que de plus en plus d'agriculteurs considèrent la vente d'énergie renouvelable comme un relais de croissance. « À l’époque, j'ai donc proposé au Préfet et aux représentants du monde agricole, de la Dréal et même des acteurs de l'énergie (installateurs…) de faire régulièrement un point pour cerner les projets les plus exposés et voir quelles solutions étaient possibles ». Une approche qui a bien fonctionné et a permis d'apaiser les relations. Petit à petit, les différents postes-sources de Côte-d'Or se sont remplis mais les postes de transformation qui sont dans ces postes-sources ont une capacité d'absorption limitée de l'énergie, en fonction de la consommation en aval. « Plus la consommation est forte sur un poste, précise Thomas Fraïoli, plus on pourra raccorder d'ENR, parce qu'on sait qu'elle sera absorbée. Mais, sur des postes très ruraux, sur lesquels la consommation est très faible, la capacité d'absorption se trouve plus limitée. Nous avons identifié cinq postes-sources en Bourgogne qui présentent des situations de saturation le temps que de nouveaux travaux puissent avoir lieu. De manière plus générale, les réseaux électriques sont une industrie du temps long et qui demande de la planification afin d’anticiper les investissements nécessaires pour les adapter. Cette planification se réalise à travers les schémas régionaux de raccordement au réseau des énergies renouvelables définis par RTE, validés par les Préfets et qui se construisent en concertation avec les acteurs locaux ».
Zones de congestion
La question de la capacité d'absorption des postes-sources n'est pas la seule question à régler (voir encadré.) Toutefois, l'évolution récente de la législation, qui, l'été dernier, a fait machine arrière en mettant un terme au tarif d'obligation d'achat pour les puissances installées comprises en 100 et 500 KWc, pourrait calmer le jeu sur les volontés d'installations photovoltaïques en milieu agricole et donner un peu d'air aux acteurs des réseaux électriques pour se remettre à niveau. Néanmoins, pour l'heure, Enedis n'observe pas de diminution du nombre de demandes de raccordement. En parallèle une solution pourrait aussi résider dans les projets d'autoconsommation collective des ENR : « ils semblent se développer avec, là aussi, une législation qui a évolué : jusqu'à présent, ces projets d'autoconsommation collective se limitaient à un périmètre de 5 km autour du producteur. Aujourd'hui, il y a des Établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) qui travaillent sur des projets avec un périmètre de 50 km autour de la production ». Reste que, sur certaines zones géographiques de Bourgogne, la problématique de la capacité des réseaux à absorber les ENR reste entière et réclamera du temps pour être résorbée. Les principales zones de congestion des postes-sources actuelles sont :
– En Côte d’Or : la zone de Châtillon-sur-Seine / Venarey
– Dans l’Yonne : la zone d’Avallon / Mailly
– Dans la Nièvre : la zone du Bazois / Château-Chinon et Parize / Saint-Pierre.
« Dans certaines zones géographiques, il est très difficile d’accueillir de nouveaux projets de production ENR, conclut Thomas Fraïoli, et nous accompagnons l’ensemble des acteurs qui agissent sur ce marché en les informant sur les capacités locales du réseau afin qu’ils puissent identifier les zones sur lesquelles ils peuvent s’implanter ». Enedis développe actuellement un outil cartographique qui devrait être disponible prochainement et qui permettra à tout le monde d'avoir un aperçu des capacités locales du réseau.
Se débrancher pour perdre moins d'argent
En période de fort ensoleillement, on a une production énergétique qui peut devenir si importante qu'elle entraîne un prix négatif de l'énergie produite. On en arrive alors à la situation où des agriculteurs producteurs doivent finalement payer pour injecter leur énergie. Pour éviter d'en arriver là, certains font le choix de se débrancher. Il n'y a alors plus de production, donc plus de revenu, mais les annuités, elles, courent toujours.
Difficultés qui s'additionnent et travaux prévus
Comme une difficulté n'arrive jamais seule, aux problèmes de capacité des postes source existants s'ajoute le fait que la Bourgogne est traversée par une ligne à haute tension de 400 000 volts qui irrigue d'autres lignes sur la région, dont des lignes 63 000 volts, anciennes, qui ne peuvent plus accueillir d'ENR, toujours en raison du principe de l'équilibre offre-demande. Par ailleurs, pour injecter des ENR sur une ligne, la tension doit être un peu supérieure à la moyenne, mais c'est un cercle vicieux : plus vous injectez de l'énergie, plus la tension monte, jusqu'à ce qu'elle devienne trop haute et fasse sauter les oscillateurs… Face à un tel défi, Enedis agit de plusieurs façons. « Nous avons lancé, précise Thomas Fraïoli un nouveau « Plan de tension » qui, par renforcement du réseau ou modification de prises, va permettre de modifier les seuils de tension et donc accueillir plus d'ENR. » En Bourgogne, cela représente environ 100 millions d'euros de travaux /an. D'autre part, huit postes-sources supplémentaires vont être installés sur la Bourgogne. La construction de cinq d'entre eux a été déclenchée et les trois autres devraient voir le jour d'ici 2032, ce qui permettra de raccorder davantage de producteurs. « Nous comptons aussi nous appuyer sur le Schéma régional de raccordement au réseau des énergies renouvelables (S3RENR), ajoute Thomas Fraïoli. Déclenché par RTE lorsque l'entreprise constate un risque de saturation du réseau en lien avec le niveau de production d'ENR, ce schéma va contribuer à améliorer la situation en permettant la construction de nouvelles infrastructures. Dans ce cadre, de nouveaux travaux ont été lancés par RTE en 2024, sous l'égide du Préfet et de la Région BFC et d'autres feront l'objet de décisions, courant 2027. »
(1) Arrêté qui permettait à des exploitants d'installations d'énergie photovoltaïque à la puissance comprise entre 100 et 500 KWc de revendre tout ou partie de leur production grâce au principe de l'obligation d'achat par EDF. Cette obligation n'a plus cours depuis l'évolution législative de juin dernier.