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INTERVIEW

Jean-Pierre Fleury, président de la FNB

«Parler vrai, agir vite»
Par Propos recueillis pas Anne-Marie Klein
Jean-Pierre Fleury, président de la FNB
- De crise en crise les éleveurs ne voient pas le bout du tunnel, le navire amiral élevage prend l'eau de toutes part, comment l'empêcher de couler ?
Jean-Pierre Fleury : «Il est temps de dire la vérité, une crise c'est passager, alors que nous sommes confrontés à une mutation profonde, structurelle, dont les effets s'accélèrent du fait de la confrontation au marché mondial et aux bouleversements des échanges internationaux. Bruxelles a fait sauter le verrou de la gestion des marchés qui assurait une certaine stabilité des prix, mais les mécanismes de gestion de crise mis en place sont insuffisants et inopérants en élevage. Je suis à la fois déçu et en colère face à l'inefficacité des décideurs européens et aux choix de la nouvelle commission. L'exemple de sa gestion dans le cadre de l'embargo russe ne nous rassure pas, elle va devoir se ressaisir, sortir de son autisme et se mettre à l'écoute des professionnels et des États.

- La carte de l'export représente un atout majeur pour la FNB mais dans le même temps nous restons très exposés aux importations, quelle est votre position ?
«Concernant ce dernier point et le cycle des négociations Europe USA, la FNB ne reculera pas d'un pouce : la viande doit être classée « produit sensible » et de ce fait échapper au risque de servir de variable d'ajustement dans les tractations en cours. Les USA revendiquent un contingent de 250 000t, le Canada a obtenu 60 000t et le Mercosur mise sur 100 000t... La commission européenne est déjà prête à lâcher 300 000 t ; des tonnes de muscles nobles, en concurrence directe avec la production allaitante européenne. Ces centaines de milliers de tonnes  représentent un risque aggravé de déstabilisation du marché de la viande de qualité. Face à ce danger, il faut absolument que les politiques reprennent la main. Et quand la Commission imagine pouvoir imposer les normes européennes à ces importations massives, elle ment ou elle se ment à elle-même. La seule parade c'est celle que nous exigeons : le classement de la viande bovine en “produit sensible”».

- A l'export comme sur le plan national, la FNB a fait de la qualité son cheval de bataille, où en est ce dossier très sensible lui aussi ?
«Sur le plan national, il faut tout remettre à plat pour revenir à des normes acceptables sur le plan qualitatif. Il est évident que les cahiers de charges ne sont pas respectés, on gère des flux sans se préoccuper de préserver la qualité du produit. La FNB entend rouvrir les dossier de l'engraissement et de la maturation, notamment des délais entre l'abattage et la mise en rayon... Nous sommes dans une démarche de reconquête de la qualité, ce qui impose de régler le problème entre le piécé et le hâché. Ce sont deux process différents que l'on ne peut pas traiter au même niveau d'exigences techniques. Les pays anglo-saxons ont évité les dérives que nous connaissons en établissant deux circuits bien distincts. Nous travaillons aussi avec la grande distribution sur la définition d'un niveau qualitatif de base et une nouvelle segmentation. C'est la première marche vers une requalification des races à viande, en revenant aux fondamentaux  des produits».

- On a l'impression que l'export serait la solution à tous les maux de la production bovine, quels arguments opposez-vous aux sceptiques ?
«Nous sortons à peine du tunnel de l'ESB qui impose 11 ans d'écart avec le dernier cas, ce qui nous emmène à mai 2015 ! Nous partons donc de loin. Tout était à reconstruire et beaucoup a déjà été fait pour remettre les services de l'Etat à niveau sur le plan technique et politique. La cellule export fonctionne bien, maintenant, il va falloir accepter de sortir du confort et du conformisme des marchés intra européen. Ces marchés sont matures, les axes de développement sont à l'extérieur, c'est comme cela que l'on tirera les prix intérieurs. Mais il faut se donner les moyens de répondre à des demandes très diversifiées et surtout accepter de chasser en meute, ce que les entreprises française ne savent toujours pas faire, au contraire de nos principaux concurrents. Nos atouts sont pourtant reconnus sur le plan international : notre génétique en races pures, notre savoir-faire en vif comme en piécé et la grande diversité de nos productions  sont une force pour répondre à des demandes multiformes. Mais maintenant, il faut que le producteur y trouve aussi son compte».

- Justement, alors que nombre de producteurs sont aux abois, quelles perspectives pour eux de bénéficier d'un juste retour en terme de rémunération ?
«Un éleveur qui s'engage contractuellement dans une filière, sur un créneau particulier, doit y trouver son intérêt financier. On peut se concentrer sur des segments de marché précis, mais le prix doit être au bout pour justifier cet effort d'adaptation à une demande précise. C'est là que le bât blesse, car la rémunération du travail n'est toujours pas là, au contraire la situation continue de se dégrader.  Si je suis plutôt optimiste sur l'avenir des marchés exports, l'urgence pour les exploitations bovines c'est le présent. Face à la profonde détresse des exploitations d'élevage, il faut absolument que les signaux s'inversent en 2015. Attention à ne pas dépasser le point de non retour».

- Le présent dans les élevages c'est aussi la Pac, un message sur ce sujet ?
«La FNB recommande la plus grande prudence aux éleveurs tant que nous n'avons pas une vision exacte de la Pac. Prudence sur les investissements, prudence sur les conséquences de la convergence, prudence sur la future ICHN, prudence sur les MAE... Attendez d'y voir plus clair pour vous engager. Et un avertissement : le grand chantier de 2015 sera celui de la fin ou du maintien de la calamité fourrage. Un sujet largement débattu lors de notre congrès».