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Comment la «grande» presse parle de l’agriculture

La profession agricole se sent souvent incomprise, voire mal aimée, par la presse d’information générale, la «grande» presse, qui rend compte de sujets agricoles au fil de son actualité. Quel regard ces journalistes -certains étant plus spécialisés que d’autres- portent-ils sur l’agriculture et les agriculteurs ? Quels enseignements en tirer pour améliorer la communication professionnelle et faire que les messages passent et soient compris ? Réponses au travers du questionnement de quatre journalistes : Manuel Ruffez (France Inter), Pascal Berthelot (ex-Europe 1), Virginie Garin (RTL) et Eric de la Chesnais (Le Figaro).

Par Anne Marie Klein

D’abord l’image, quelle image les agriculteurs renvoient-ils à la société, de quel capital sympathie disposent-ils ?

Les réponses sont contrastées, quand Manuel Ruffez de France Inter craint que l’image de l’agriculteur se soit ternie auprès des citoyens au fur et à mesure de l’éloignement de ces derniers d’une France rurale qui s’étiole, Pascal Berthelot (ex-Europe 1) entrevoit «une image des agriculteurs très largement positive dans l’opinion». Et, quand bien même «on critique le système alimentaire, on aime son voisin agriculteur». Propos encourageants que le journaliste tempère car «en réalité les Français ont dans leur grande majorité une image positive des «paysans», qui renvoie à un âge d’or où la vie était plus saine, plus authentique, plus naturelle». Même constat chez Virginie Garin (RTL) qui encourage «le monde agricole à montrer son modernisme». Eric de la Chesnaie (Le Figaro) en revanche, dénonce «une position de victime» qui finit «par ternir son image». «Dans l’esprit des gens les agriculteurs ne sont jamais contents (...) L’agriculteur peut aussi avoir une image désastreuse lorsqu’il agit de manière individualiste (...) sans tenir compte de la biodiversité». «Il a donc tout intérêt à renouer le lien avec le public», en renvoyant «une image authentique». Pour preuves, les succès du salon de l’Agriculture à Paris et de l’émission «Le bonheur est dans le pré».

Alors, sur quels sujets l’agriculteur devrait-il s’exprimer plus largement ? Sur cette question toutes les réponses se rejoignent : l’agriculteur doit témoigner sur son implication à préserver la nature, rappeler ce qui fait le coeur de son métier («nous nourrir»), expliquer «la réalité des pratiques» agricoles, montrer «la modernité de son métier», «rassurer», «ouvrir un dialogue plus apaisé avec la société (...) participer pleinement aux débats de société et ne pas se sentir systématiquement agressé quand telle association ou tel média diffuse un message critique jugé «offensant»

Mais quand il s’agit de faire ressortir les symboles associés à l’agriculture, les journalistes sont les premiers à retomber dans les stéréotypes  : «la vache et le grain de blé», «le tracteur, l’animal, le pain qui nourrit, le terroir», «la simplicité, l’élevage, les campagnes et leurs paysages». Des symboles forts, bien ancrés dans l’imaginaire collectif qui montrent combien l’agriculture et les agriculteurs doivent aussi capitaliser sur leur modernité et la transversalité des questions agricoles avec toutes les problématiques sociétales. Eric de la Chesnais insiste sur la nécessité de «montrer que l’agriculture est un secteur économique important et moderne». Il y a d’ailleurs, renchérit Virginie Garin «la place pour de nouveaux symboles: l’ordinateur qui permet une agriculture de précision, de qualité et plus écologique. L’éolienne ou la cuve de méthanisation. L’agriculteur pourrait devenir le représentant de l’économie circulaire». Et si les sujets agricoles sont souvent moins traités que d’autres dans la «grande presse», le rôle de l’agriculture dans la sphère économique est bien compris. La plupart du temps «il n’y a pas de case agricole», tout est transversal. D’où le risque aussi pour les sujets agricoles de ne pas «peser» suffisamment pour emporter la première place dans l’actualité. «Un contrat Airbus fait couler beaucoup plus d’encre qu’une vente record de blé à l’exportation. Et chaque jour je me pose la question : comment mieux en parler pour intéresser les auditeurs ?» (Pascal Berthelot). Même préoccupation pour Virginie Garin qui essaie «de montrer à l’auditeur les enjeux d’un affaiblissement du secteur agricole français : en termes d’emplois, d’aménagement du territoire, de garanties de qualité et contrôle de la sécurité de ce que nous mangeons...»

Ces réponses montrent que certains messages de la profession sont passés et que l’agriculture a su faire reconnaître son importance dans la sphère économique. Mais elles révèlent aussi des paradoxes qui continuent de brouiller les messages que les agriculteurs veulent transmettre. Les agriculteurs engagés à produire plus et mieux, vont devoir s’attacher à communiquer aussi plus et mieux, en s’ouvrant encore un peu plus au dialogue avec la société et sans hésiter à s’appuyer sur les relais de communication actifs et plutôt bienveillants somme toute, que sont les journalistes.