Amélie Darbousset sème l’avenir
Au volant de son Partner, Amélie Darbousset, 24 ans, avale les virages en épingle du plateau ardéchois. Inséminatrice depuis cinq ans, elle sillonne son secteur, du côté de Coucouron, au rythme des appels d’éleveurs, pour semer l’avenir dans les élevages.
En cette froide matinée de février, le planning d’Amélie Darbousset est chargé. Inséminatrice, principalement en bovins, elle énumère le parcours du jour : « Ce matin, nous partons sur le secteur du plateau ardéchois. Nous allons faire une boucle de Saint-Cirgues-en-Montagne à Coucouron, jusqu’à Issarlès, en passant par La Chapelle-Graillouse ». Premier arrêt, le Gaec Esperveyres, où Thibaut Exbalin, l’un des trois associés de cette exploitation principalement laitière, l’attend avec le sourire avant de la conduire dans le bâtiment d’élevage. Pour lui, le rôle de l’inséminatrice est fondamental. « Amélie gère tout ce qui concerne la reproduction sur l’exploitation. Elle établit les plannings d’accouplement avec notre accord et nous nous appuyons sur ses conseils pour choisir les meilleurs taureaux pour obtenir les meilleures vaches possibles. En production laitière, nous recherchons des animaux avec des qualités de production et qui sont robustes. Grâce à Amélie, on sélectionne les meilleures vaches du troupeau pour le renouvellement et pour améliorer la génétique. Le reste est inséminé en croisement ». Avant tout, l'éleveur et l'inséminatrice forment un tandem où la communication et la confiance sont essentielles. Coiffée de son casque à lunettes échographiques, Amélie, marque un temps avant d’annoncer son verdict : la vache est-elle prête ou non à être inséminée ? Aux premiers signes de chaleur, l’éleveur l’appelle pour confirmer ou non son intuition, avant que la science ne tranche. « Nous intervenons le jour même ou le lendemain, car la fenêtre de tir est courte et il faut agir vite. Parfois, cela ne fonctionne pas et il faut attendre le cycle suivant, vingt et un jours plus tard », explique Amélie. Pour Ortie, la vache échographiée ce jour-là, il n’y aura pas d’insémination, malgré les signaux observés. « L’échographie évite d’inséminer pour rien », se résout l’éleveur.
L’avenir en paillettes
Amélie remonte en voiture, direction la Chapelle-Graillouse. Prochain arrêt : l’EARL des Jonquilles, autre exploitation laitière. À l’arrière de sa camionnette, un mini-laboratoire lui permet de préparer ses interventions. Après les échographies, deux vaches sont aptes à l’insémination. Tout est consigné dans l’ordinateur de bord. « Je saisis le nom de la vache dans le logiciel d’accouplement, j’accède à son historique et à son planning. Là, par exemple, elle part en croisement 38, le code de la race charolaise ». Reste à choisir le taureau adéquat, selon des critères définis en amont avec l’éleveur, souvent à l’automne lors des plannings d’accouplement. « Le logiciel d’accouplement nous guide, notamment pour éviter la consanguinité. En élevage laitier, les éleveurs décident quelles vaches seront croisées en race charolaise pour la vente et lesquelles resteront en race pure, issues des meilleures du troupeau, avec des doses sexées femelles. Pour une génisse, on privilégie un taureau plus petit afin de faciliter le vêlage ». En élevage laitier, les critères sont nombreux : morphologie, gabarit, largeur, qualité de la mamelle, position des trayons… Puis, Amélie sort de la cuve à azote liquide à -196 °C les paillettes contenant les spermatozoïdes de taureaux. Dans un autre tube, elle les plonge dans de l’eau à 34-38 °C pour les décongeler avant de les placer dans un pistolet d’insémination. « Il faut que la paillette reste à peu près à la même température, donc je place le pistolet dans mon dos, entre les couches de vêtements, pour éviter tout choc thermique et que les spermatozoïdes survivent le plus longtemps possible », révèle-t-elle, tout en réalisant ces gestes avec précision, fruits de son apprentissage.
« Voir que la vache est pleine, c’est gratifiant »
Originaire de Saint-Étienne-de-Lugdarès, Amélie Darbousset a grandi sur l’exploitation bovine de ses parents, une passion transmise dès son plus jeune âge. « J’avais déjà assisté à des inséminations et à des échographies sur l’exploitation familiale ». Son stage de BTS production animale chez XR Repro l’a définitivement convaincue de suivre cette voie. « J’aimais le contact avec les animaux, mais aussi tout l’aspect génétique et reproduction. C’est très vaste : on peut commencer par les inséminations et les échographies, puis se former aux constats de gestation, au transfert embryonnaire, à la vente de minéraux… On ne s’ennuie jamais. Je n’aurais pas pu faire un emploi de bureau », s’enthousiasme-t-elle, tout en manœuvrant sur la neige. Mais ce qu’elle apprécie le plus, c’est la promesse des naissances derrière chaque geste d’insémination. « Quand une vache retient l’insémination, un mois plus tard je reviens pour le constat de gestation. Constater que la vache est pleine, c’est très gratifiant ».
Un lien social inattendu
Ancrée sur son territoire, Amélie connaît bien les éleveurs du coin. « On connaît les personnalités de chacun. Il y a l’attachement aux vaches, mais il faut aussi aimer l’humain. À l’origine, j’étais très timide, mais petit à petit j’ai réussi à sortir de ma zone de confort ». À Issarlès, Gérard Varenne, aujourd’hui retraité, a été chef d’exploitation pendant quarante ans et élevait des montbéliardes avant de transmettre la ferme à son neveu. Il garde désormais quelques vaches de race aubrac « qui lui tiennent compagnie ». Venue inséminer l’une de ses vaches, Amélie prend quelques minutes pour échanger avec lui et partager les nouvelles. « Ici, beaucoup ne voient que le facteur ou l’inséminateur. On est parfois invités à prendre un café pour discuter », glisse-t-elle. L’inséminateur devient alors pourvoyeur de lien social. D’autant que sur la commune, il ne reste que trois ou quatre éleveurs. Si la déprise agricole est une réalité, Amélie entrevoit l’évolution de son métier : « Nos secteurs s’agrandiront sûrement. Il faudra développer d’autres services pour rester proches de l’élevage, comme les échographies ou le génotypage ».
Son métier vu par les autres
Si pour Amélie être inséminatrice est un « métier passion », il reste parfois empreint de préjugés. Et les idées reçues ne sont pas toujours là où on les attend. En tant que femme, Amélie n’a pas ressenti de réelle différence de traitement par rapport à ses homologues masculins. « Le milieu agricole s’est quand même un peu féminisé, même si au début certains éleveurs nous regardent de haut en bas, surtout si on n’est pas très grande et carrée ! » concède-t-elle. Mais là où des préjugés peuvent persister, c’est quand elle annonce son métier. « Certains sont dégoûtés. La reproduction reste un sujet tabou et ils trouvent que le geste n’est pas naturel… Mais dans la nature, le taureau ne joue pas la sérénade, il n’organise pas trois rendez-vous avant de s’accoupler », fait-elle remarquer. Une moralisation d’une réalité concrète, finalement très humaine. « À l’inverse, d’autres s’intéressent, posent mille questions et comprennent que c’est un vrai métier qui a du sens », nuance l’inséminatrice. Et si ses parents sont fiers de la voir évoluer dans le milieu agricole, Amélie n’exclut pas, à terme, de reprendre la ferme familiale, en conservant les limousines et en adaptant l’exploitation à son installation.