Accès au contenu
Environnement

Une rupture climatique qui bouleverse la viticulture

Il suffit parfois d’une courbe pour faire basculer une lecture. En Bourgogne, les données issues de la station de Dijon racontent une histoire sans ambiguïté : celle d’un climat qui a changé de régime.

Par Cédric Michelin
Une rupture climatique qui bouleverse la viticulture
Le changement climatique s'observe en Bourgogne à travers de multiples effets sur les vignes.

« On a une belle rupture en 1987-1988 », souligne Christine Monamy, responsable agrométéo et des observatoires au Comité des vins de Bourgogne, en s’appuyant sur l’analyse des températures moyennes annuelles. Avant cette période, celles-ci oscillaient autour de 10 °C. Depuis, la trajectoire s’est infléchie nettement. « On est aujourd’hui à environ + 1,5 °C entre la fin du XXe siècle et le début du XXIe », insiste-t-elle, presque avec gravité. Mais la moyenne ne dit pas tout. Ce sont aussi les extrêmes qui traduisent la transformation en cours. « Depuis cette rupture climatique, on a plus de jours chauds », observe-t-elle. Les seuils de 30 °C et surtout de 35 °C sont franchis plus fréquemment. « On a même cinq jours supplémentaires à plus de 35 °C », précise-t-elle, laissant entrevoir l’intensification des épisodes caniculaires. Du côté des précipitations, le signal est plus subtil. Les volumes annuels augmentent – de l’ordre de 100 mm – mais leur répartition évolue profondément. « On est davantage arrosé en fin d’année et au printemps », explique Christine Monamy. Une redistribution qui n’est pas neutre pour les systèmes viticoles, en modifiant à la fois les réserves hydriques et les conditions de développement de la vigne.

Évolution des stades phénologiques

Car la vigne, justement, réagit. Et elle le fait vite. « Tous les stades phénologiques ont évolué », affirme-t-elle. Du débourrement à la vendange, les calendriers se décalent. « On observe des avances de 8 à 17 jours », précise-t-elle. Une accélération du cycle végétatif qui s’inscrit directement dans la dynamique du réchauffement. Les conséquences se lisent aussi dans les baies. « On a une évolution de la maturation et de la composition des moûts », note la spécialiste. Les équilibres changent : « on gagne en degré, on perd en acidité ». Et les vendanges suivent ce mouvement, gagnant en précocité. Autant d’éléments qui redéfinissent les profils des vins bourguignons. Mais c’est peut-être sur les rendements que l’instabilité devient la plus tangible. Si les surfaces viticoles progressent régulièrement, la production, elle, se dérègle. « Depuis 2010, on a des rendements très erratiques d’une année sur l’autre », constate l'experte. En cause : une accumulation d’aléas climatiques. Le gel, d’abord, dont les épisodes récents ont marqué les esprits. Les perturbations de la floraison ensuite, avec leur cortège de phénomènes : coulure, millerandage, filage. Et puis la grêle. « Les phénomènes ne sont pas forcément plus fréquents, mais ils sont plus violents », alerte-t-elle. Le changement ne tient pas seulement à l’intensité, mais aussi à la nature même des événements, imprévisibles. « Avant, on avait des fronts orageux qui se déplaçaient d’ouest en est », rappelle-t-elle. Désormais, le schéma évolue. « On voit apparaître des cellules isolées, qui naissent localement, se développent très vite et peuvent faire beaucoup de dégâts », décrit-elle, comme pour souligner la difficulté croissante à anticiper ces épisodes. Dans ce contexte, l’adaptation devient un exercice d’équilibriste. « Aucune année ne se ressemble », conclut-elle, avec une forme de lucidité. Une phrase simple, mais qui résume à elle seule le défi climatique auquel la viticulture bourguignonne est désormais confrontée.