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Stabilité de rampe

Quand l’électronique prend le pas sur la mécanique

L’augmentation des largeurs et des vitesses de travail pousse les constructeurs de pulvérisateurs à repenser la stabilisation des rampes. Grâce à de nouveaux cadres centraux, les capteurs à ultrasons et les régulations électrohydrauliques prennent progressivement le relais des suspensions mécaniques traditionnelles.

Par Michel Portier
Quand l’électronique prend le pas sur la mécanique
Kuhn
La maîtrise des mouvements de la rampe du pulvérisateur permet de traiter à bonne hauteur et à vitesse élevée.

La stabilité de rampe reste l’un des défis majeurs pour les constructeurs de pulvérisateurs. À la clé : des traitements phytosanitaires plus homogènes, une maîtrise accrue de la dérive et la possibilité de travailler plus vite, avec des rampes toujours plus larges. Pour y parvenir, la suspension du cadre central n’a cessé d’évoluer, au rythme de l’augmentation des largeurs de travail et des exigences agronomiques.

Longtemps, les systèmes pendulaires ont constitué la base de la stabilisation des rampes des pulvérisateurs. Ils ont ensuite été complétés par des cadres pendulo-biellettes, afin d’améliorer la correction de dévers. « Ces évolutions ont amélioré la stabilité globale, mais montrent leurs limites lorsqu’une réaction très rapide est nécessaire pour contrôler les mouvements de la rampe », observe Benjamin Perriot, ingénieur chez Arvalis.

Pour mieux maîtriser la hauteur de travail sur toute l’envergure de la rampe, les constructeurs ont progressivement intégré des systèmes de régulation combinant capteurs à ultrasons et vérins pilotés. Mais cette montée en puissance de l’électrohydraulique a mis en lumière un paradoxe. « Plus la régulation devient fine et réactive, plus les éléments mécaniques traditionnels – ressorts et amortisseurs – peuvent devenir perturbateurs », prévient le spécialiste.

Des cadres centraux de plus en plus “épurés”

Cette réflexion a conduit certains constructeurs à revoir en profondeur l’architecture de leurs cadres centraux, en réduisant au strict minimum les contraintes mécaniques. Horsch a fait figure de précurseur avec le BoomControl Pro, lancé dès 2014. Le cadre central, monté sur pivot et quasiment dépourvu de suspension mécanique, s’appuie sur une régulation électrohydraulique très aboutie pour gérer à la fois le dévers et les géométries variables. La version BoomControl Pro Plus, dotée de six capteurs à ultrasons au lieu de quatre, permet de piloter finement les sections extérieures. « Ce bond technologique nous a donné la possibilité d’abaisser la rampe à 30-40 cm de la cible, avec des buses espacées de 25 cm, tout en maintenant des vitesses de 20 à 25 km/h », souligne Arthur Chevalerias, chef produit chez Horsch.

Autre précurseur, Agrifac, connu pour ses rampes des très grandes largeurs (jusqu’à 54 m), adopte aussi une conception épurée. Ses rampes reposent sur un cadre central extrêmement libre, au centre de gravité très bas, gage d’inertie et de stabilité. La régulation de hauteur et de géométrie est ensuite confiée à l’électronique.

Des approches différenciées selon les constructeurs

D’autres marques ont emprunté cette voie, chacune avec sa propre interprétation. Amazone, autre acteur allemand très présent sur le marché français, a développé pour sa rampe Super-L3 (au-delà de 36 m) un cadre central sans suspension pendulaire. Quatre vérins pilotent indépendamment les deux ailes : géométrie variable, inclinaison et, avec la fonction SwingStop, limitation des mouvements horizontaux grâce à des accéléromètres placés en bout de rampe.

Les constructeurs français ont, eux aussi, développé une nouvelle génération de cadres centraux. Arland, Évrard et Kuhn, et conservent une architecture pendulo-biellette, tout en renforçant la réactivité de la gestion électrohydraulique. Chez Kuhn, le cadre Eagle inauguré sur le pulvérisateur traîné Karan s’appuie sur de nouveaux composants hydrauliques, dont des boules d’azote spécifiques. « Selon les configurations, nous utilisons jusqu’à huit capteurs à ultrasons pour combiner vitesse élevée et hauteur de travail minimale », précise Clément Rousset de Kuhn Artec.

Des composants hydrauliques plus performants

Arland, de son côté, mise sur des vérins de stabilisation à double effet, associés à un pilotage électrohydraulique particulièrement réactif, mis au point en partenariat avec Hydac. Le cadre intègre par ailleurs un système antifouettement indépendant. Le constructeur breton promet lui aussi un gain de stabilité pour traiter à grande vitesse et abaisser la rampe au plus près de la végétation. Enfin, Évrard intègre sur son cadre LPA7, des vérins dédiés à la réduction des mouvements horizontaux, particulièrement sensibles lors des phases d’accélération ou dans les virages.

Avec son pulvérisateur automoteur 500R, John Deere cherche à anticiper les mouvements de la rampe. Celui-ci combine une suspension axiale à amortissement intelligent avec le système BoomTrac Pro 2, associant capteurs à ultrasons et gyroscopes. L’objectif : réagir avant même que les mouvements ne se répercutent sur la rampe.

Un surcoût à raisonner selon l’usage

Ces avancées technologiques ont évidemment un impact sur le prix final. Les constructeurs déclinent donc plusieurs niveaux d’équipement. En offre d’accès, les dispositifs utilisent deux capteurs à ultrasons (un sur chaque demi-rampe) pour piloter la hauteur du cadre et le dévers. Une solution suffisante en région de plaine avec des dévers uniformes. Deux capteurs supplémentaires sont parfois nécessaires pour des rampes très larges et des vitesses élevées. En intégrant un ou deux capteurs complémentaires sur la partie centrale, le second niveau agit sur la hauteur et les géométries variables. Attention, certains dispositifs ne pilotent les géométries variables que de manière positive (mouvement vers le haut). À titre d’exemple, sur un appareil traîné Amazone de 5 000 l avec une rampe de 36 mètres, l’option la plus évoluée peut représenter un surcoût de 4 à 5 %.

Les systèmes de stabilisation dernier cri se concentrent ainsi sur les pulvérisateurs traînés et automoteurs. Mais certaines marques les déclinent aussi sur de gros appareils portés utilisés comme de petits automoteurs avec une rampe large et une cuve frontale.

Un levier pour la pulvé localisée et les buses à 25 cm

La maîtrise de la stabilité de rampe constitue aussi un préalable indispensable à la mise en œuvre de la pulvérisation localisée. « Dans ce cas, l’objectif n’est pas de travailler plus vite, mais de maintenir une hauteur de rampe extrêmement précise pour atteindre le rang ou l’interrang de la culture », rappelle Benjamin Perriot, ingénieur chez Arvalis. Un raisonnement également à l’œuvre dans la pulvérisation ultralocalisée (spot spraying), fondée sur un ciblage très précis.

Certains constructeurs mettent également en avant leur capacité à limiter les mouvements de rampe pour abaisser la hauteur de travail et réduire la dérive, notamment en rapprochant les buses à 25 cm. Une approche pertinente sur le plan technique, mais qui n’est pas exempte de contraintes. « Elle suppose de disposer d’un volume par hectare suffisant afin d’éviter des calibres de buses trop petits, plus sensibles à la dérive », nuance le spécialiste.

Dans le contexte français, marqué par des volumes/hectare généralement faibles, l’intérêt de cette stratégie reste donc à relativiser. D’autant que le doublement du nombre de buses entraîne un surcoût à l’achat et un entretien plus exigeant.