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Pastoralisme

En Isère, un célèbre alpage face au défi de la cohabitation

Au cœur du massif de Belledonne (Isère), l’alpage du refuge de la Pra devient chaque été un territoire partagé : celui d’un troupeau de 1 100 têtes, des chiens qui les protègent et des randonneurs qui sillonnent ces hauteurs. Face au retour du loup et à une montagne toujours plus fréquentée, bergers, éleveurs et collectivités cherchent le fragile équilibre d’une cohabitation devenue incontournable.

Par Léa Rochon
En Isère, un célèbre alpage face au défi de la cohabitation
Chaque été, un troupeau de 1 100 têtes partage les hauteurs de Belledonne avec les randonneurs. Un équilibre fragile et d’autant plus complexe à préserver face à une forte prédation lupine.

Sur les hauteurs de l’alpage de la Pra, en Isère, le premier à accueillir les randonneurs n’est ni le berger, ni le gardien du refuge. C’est un patou. Lentement, le grand chien blanc s’éloigne du troupeau, gagne le sentier et s’arrête à quelques mètres des marcheurs. Il les observe, jauge leurs intentions, puis opère un demi-tour. Le contrôle est terminé. Pour beaucoup de promeneurs, cette approche impressionne. Elle illustre pourtant simplement le travail quotidien de Guillaume Mondon, berger, et de ses chiens de protection : surveiller le troupeau et prévenir toute présence inhabituelle.

Protéger les troupeaux, accueillir les visiteurs

Cet été, le berger veille sur un troupeau emblématique du secteur : celui de Cédric Canovas et Angélique Bouvier, éleveurs de 1 000 brebis et d’un peu plus de 90 chèvres. Les animaux évoluent sur un vaste territoire, perché entre 1 600 et 2 500 mètres d’altitude, à cheval sur les communes de Revel et de Chamrousse. « C’est un secteur difficile, avec autant de roches abruptes que de grands plateaux. Une vraie montagne de montagnards ! », sourit le berger chevronné. Mais ce décor sauvage est aussi l’un des terrains de jeu favoris des traileurs et des randonneurs. Tous convergent vers le refuge de la Pra dès les premiers beaux jours. En ce samedi de mi-juillet, l’établissement affiche d’ailleurs complet. L’engouement pour les activités de pleine nature, renforcé par les images diffusées sur les réseaux sociaux, transforme progressivement les alpages. Cette fréquentation grandissante oblige désormais le pastoralisme à relever un double défi : partager davantage l’espace tout en protégeant les troupeaux face à une pression de prédation toujours présente. Sur le secteur, deux tirs de défense ont déjà été réalisés à la mi-juillet. « Si tu mets un berger dont c’est la première saison ici, il ne tiendra pas quinze jours », estime Guillaume Mondon. Car derrière les paysages de carte postale, les nuits sont souvent courtes. Depuis le début de l’estive, quinze animaux ont déjà été perdus. « Cette prédation, c’est du stress supplémentaire. Le matin, les brebis courent partout et il est parfois difficile de les arrêter pour qu’elles pâturent. Elles mangent moins et certaines sont tellement stressées qu’elles peuvent refuser de passer au bélier ». Pour protéger le troupeau, le berger peut compter sur une équipe bien rodée : un berger des Pyrénées, trois border collies et sept patous. « Chaque jour, je vois des randonneurs ou des traileurs traverser le troupeau. Beaucoup réagissent mal face aux chiens de protection, alors qu’ils ne font que leur travail », regrette-t-il. Parce que cette cohabitation ne peut reposer sur le seul berger, la commune de Revel a fait le choix de la médiation. Depuis quatre ans, elle recrute chaque été un médiateur pastoral, un poste financé à 80 % par l’État dans le cadre du Plan national loup. « La personne passe trois jours sur l’alpage dépendant de Revel et une journée sur celui de Chamrousse », détaille Coralie Bourdelain, maire de Revel. Cette saison, cette mission est assurée par Alban Harscouët. Relié au berger par talkie-walkie, il suit les déplacements du troupeau avant d’aller à la rencontre des promeneurs. Son objectif : expliquer et sensibiliser. « La grande majorité des visiteurs ne savent pas qu’il faut contourner un troupeau, ni comment fonctionne le pastoralisme et l’intérêt, pour les brebis et les chèvres, de ne pas être dérangées. Mon rôle est aussi de leur enseigner comment bien réagir lorsqu’un patou vient les identifier ». À Chamrousse, deux animatrices Natura 2000 assurent également des missions de sensibilisation auprès des visiteurs.

Des chiens de protection minutieusement sélectionnés

Des chiens de protection minutieusement sélectionnés
Au refuge de la Pra, perché à 2 100 mètres d'altitude, les randonneurs apprennent à partager la montagne avec les chiens de protection qui veillent quotidiennement sur le troupeau.

Pour Guillaume Mondon, la pédagogie ne s’arrête pas au pied des sentiers. Chaque soir, le berger échange avec les gardiens du refuge de la Pra afin de leur indiquer les secteurs où pâturera le troupeau le lendemain. Au petit-déjeuner, les équipes du refuge relaient alors les consignes aux randonneurs : où passer, quels itinéraires éviter et comment réagir face aux chiens de protection. « Jusqu’à présent, cela fonctionne plutôt bien », se réjouit-il. Dans leur exploitation située à Vaulnaveys-le-Bas, Cédric Canovas et Angélique Bouvier restent toutefois prudents. « Depuis deux ans, on voit arriver une population qui ne connaît rien à la montagne et qui n’en maîtrise pas les codes », observe l’éleveuse. Un constat partagé par la maire de Revel, qui évoque des tentes abandonnées, des déchets laissés en altitude et des comportements parfois inadaptés. Pour limiter les risques de confrontation, le couple d’éleveurs a toujours accordé une attention particulière au tempérament de ses chiens de protection. Anciens éleveurs de patous, ils ont fait de la sociabilisation leur premier critère de sélection. « La clé, c’est de les habituer très tôt à la présence humaine, dès qu’ils sont chiots, avant de les lâcher dans le troupeau vers l’âge de deux mois et demi. Si cette sociabilisation intervient plus tard, le chien risque de devenir peureux et potentiellement agressif envers les humains ». Mais cette qualité peut aussi devenir un piège. « Le fait que les chiens soient très gentils donne parfois l’impression aux randonneurs qu’ils peuvent traverser le troupeau malgré leur présence ». Trouver le bon équilibre n’est donc jamais simple. Mais entre un chien trop conciliant et un chien mordeur, le choix de Cédric Canovas et Angélique Bouvier a toujours été celui de la sécurité. Reste désormais à faire évoluer les comportements des visiteurs. Car dans une montagne où bergers, troupeaux, chiens et randonneurs sont amenés à se croiser toujours davantage, la cohabitation ne dépend pas seulement des patous. Elle commence aussi par une meilleure compréhension de leur rôle.

Trois races de chiens pour mieux protéger les troupeaux

Trois races de chiens pour mieux protéger les troupeaux
Chaque soir, Guillaume Mondon, berger, se rend au refuge de la Pra pour indiquer aux gardiens sur quels secteurs le troupeau pâturera le lendemain.

Berger depuis treize ans, Guillaume Mondon a conduit des troupeaux dans plusieurs massifs. Au fil des saisons, il s’est forgé une conviction : l’efficacité d’un dispositif de protection repose avant tout sur la complémentarité des races. « L’idéal est de créer trois cercles de protection. Les mâtins transmontanos, originaires du Portugal, restent au milieu du troupeau, en contact immédiat avec les animaux. Les patous constituent une deuxième ligne, tandis que les bergers d’Anatolie travaillent plus loin. Ce sont de véritables pisteurs lorsqu’ils détectent la présence d’un loup ». Selon le berger, cette organisation permet de limiter le stress du troupeau et d’adapter la défense face à la prédation lupine.