DNC : Prenons de la hauteur !
À l’heure où les médias se déchaînent et des éleveurs s’interrogent à propos de certaines modalités de gestion de la crise sanitaire, les GDS de BFC proposent de regarder la situation avec recul, à l’écart des réseaux sociaux inondés de fausses informations et de propos partisans, voire haineux.
D’où venons-nous et que voulons-nous ?
L’histoire des luttes sanitaires animales en France est longue et riche de nombreuses expériences, auxquelles ont été associés les GDS depuis leur création. Ces luttes ont toujours cherché à améliorer le statut sanitaire du cheptel français afin de contribuer à la santé et à la productivité des animaux d’élevage, et de valoriser ces statuts sanitaires sur les marchés commerciaux. En matière de santé animale, il existe deux types de stratégies collectives contre les maladies infectieuses et contagieuses : la prophylaxie sanitaire vise à dépister les foyers et à les assainir pour enrayer la propagation de la maladie alors que la prophylaxie médicale, basée le plus souvent sur la vaccination, vise à diminuer les effets de la maladie, et éventuellement à ralentir sa diffusion. La première vise l’éradication de l’agent infectieux responsable de la maladie (« vivre sans »), alors que la seconde laisse entrevoir une coexistence (« vivre avec »). Ces stratégies ne s’opposent pas toujours. Elles ont parfois été combinées pour améliorer l’efficacité d’une lutte. Ce fut le cas pour la lutte contre la brucellose et la fièvre aphteuse ce qui a permis de classer la France comme pays indemne. La lutte contre la DNC, maladie vectorielle, combine également stratégies sanitaire et vaccinale, car l’expérience a montré qu’elles étaient indispensables et complémentaires pour atteindre l’objectif d’éradication. Le recours à la vaccination est souvent utile lorsqu’un territoire est exposé à une présence forte ou incontrôlée de l’agent infectieux, ce qui est souvent le cas avec une maladie vectorielle. Toutes les maladies ne sont pas éradicables et on peut s’interroger sur le bien-fondé d’une stratégie d’éradication. Certains estimeront que l’éradication d’une maladie non transmissible à l’Homme et disposant d’un vaccin efficace n’est pas justifiée au regard du prix à payer pour les foyers qui subiront un abattage. D’autres mettront en avant l’incidence économique majeure si on vient à laisser s’installer la maladie qui fera des dégâts conséquents dans une population bovine naïve sur le plan immunitaire et qui perturbera les marchés à l’export, avec un impact à la baisse sur les cours, sans parler des coûts cumulés d’une vaccination annuelle. La classification en catégorie « A » (maladies à plan d’urgence) de cette maladie au niveau européen est une conclusion évidente de cette analyse coût/bénéfice. Jusqu’à 2025, la DNC était une maladie exotique pour l’Europe, et son éradication était imposée pour éviter toutes ses conséquences, sanitaires comme commerciales. Collectivement, l’Europe a fait le choix du « vivre sans ». En France, voulons-nous « vivre avec » et nous couper du reste de l’Europe ? Nous avons déjà un exemple avec la FCO. Au cours de l’année 2024 qui a connu l’émergence des sérotypes 3 et 8, la BFC a compté 10 000 bovins morts supplémentaires et 40 000 naissances en moins. Il existait pourtant des vaccins pour s’en protéger. Le « vivre avec » a donc aussi un coût sanitaire, plus diffus et sans doute moins médiatique que les abattages de lots atteints, mais beaucoup plus conséquent pour les animaux et les éleveurs. Il faut donc mettre tout cela dans la balance et faire un choix collectif. Les abattages totaux pour brucellose ou tuberculose, les bovins IPI euthanasiés pour éviter de propager la BVD, les réformes accélérées pour les bovins positifs en IBR sont autant de sacrifices consentis par les éleveurs pour protéger l’ensemble de la communauté. Les générations plus jeunes qui ont touché l’héritage sanitaire longuement bâti par leurs anciens devraient se souvenir qu’il peut vite se dilapider si on n’y prend pas garde.
L’abattage dit « total » : mal nécessaire ou acharnement bureaucratique ?
L’abattage dans les foyers qualifiés, à tort, de total, car il s’agit d’euthanasier tous les animaux d’un lot exposé à la maladie et pas nécessairement tout l’élevage, est le plus traumatisant pour les éleveurs et difficile à comprendre pour le grand public. L’explication de cette approche est technique et scientifique : à ce jour on ne dispose d’aucun moyen fiable de repérer des animaux infectés car ils peuvent être asymptomatiques mais contaminants, le virus n’est pas toujours décelable sur le sang dans de nombreux cas, la maladie se propage très vite lors de l’activité vectorielle et il est quasi impossible en conditions d’élevage de garantir l’absence de vecteurs. C’est un axe de recherche qu’il faudra développer, mais le temps de la recherche est souvent très long et incompatible avec celui de la gestion de crise. Pour avoir accompagné des éleveurs confrontés à ces « dépeuplements », nous avons vu leur détresse immense et tenté de leur apporter notre soutien. Il faut écouter leurs témoignages : l’euthanasie de leurs animaux a un sens, celui de la solidarité, si chère au monde agricole. Certains ont été surpris ou écœurés par des manifestations qui ignorent, voire bafouent, leur sacrifice au service de la collectivité. La tournure politique, souvent démagogique et partisane de ces manifestations, est indécente face au courage et à la dignité de ces éleveurs.
La vaccination généralisée : vraie ou fausse bonne idée ?
Il convient de présenter une analyse des avantages et des inconvénients de cette stratégie. Elle consisterait à étendre la vaccination à des territoires non encore atteints par la maladie. Certains éleveurs demandent qu’elle soit volontaire et laissée à l’appréciation de chacun. Nous écartons cette approche, car tous les experts affirment que le taux de couverture vaccinale serait insuffisant pour maîtriser la circulation du virus, et nous cumulerions les inconvénients de la vaccination (son coût, la perte du statut indemne, y compris pour les élevages non vaccinés situés dans la zone) et sans aucun bénéfice (maintien de la maladie). Nous nous situons dans le cas d’une vaccination généralisée et obligatoire à l’échelle d’un territoire. Il appartient à chacun de faire un choix en assumant toutes ses conséquences. Ajoutons qu’un territoire qui vaccine de façon systématique envoie un signal très négatif sur sa capacité de maîtrise sanitaire, qui ne rassure pas ses clients.
Vaccination et abattage sélectif : une ouverture ?
La vaccination collective est d’abord une ceinture de sécurité pour une stratégie qui vise l’éradication de la maladie. On peut s’interroger sur l’intérêt d’éliminer tous les animaux exposés au sein d’un foyer, alors qu’ils auraient été vaccinés et placés dans un contexte suffisamment vacciné depuis au moins 60 jours. La baisse d’activité vectorielle liée à l’hiver peut aussi conforter cette interrogation. Il s’agit là d’une prise de risque qu’il faut évaluer avec les scientifiques et l’environnement des élevages touchés. Il est facile de réclamer un tel protocole quand il est appliqué loin de chez soi. Quel éleveur serait prêt à l’accepter chez son voisin ? À ce jour, nous n’avons pas encore les connaissances qui pourraient garantir l’absence de risque, mais on sait que les mouches sont souvent encore bien présentes au sein des bâtiments d’élevage, même en plein hiver, et qu’une proportion non négligeable (1 à 10 %) des bovins ne développe pas toujours d’immunité protectrice suite à la vaccination. Ce sont donc des ingrédients qui pourraient entretenir l’infection à bas bruit et l’aider à passer l’hiver. Certains foyers ont montré que le virus parvenait à persister dans des élevages même vaccinés depuis plusieurs semaines. Si elle devait être menée, une telle expérimentation devrait donc être très encadrée et sécurisée. Cette question mérite d’être approfondie sur des bases objectives, avec des moyens diagnostics plus performants qui restent à mettre au point.
La position et le rôle des GDS dans cette crise
Les GDS sont des associations d’éleveurs qui ont pour objet la santé animale des animaux d’élevage (tout en considérant la santé humaine lorsque certaines maladies animales sont zoonotiques). Ils sont indépendants de toute autre structure et apolitiques, ce qui ne les empêche pas de dialoguer avec tous les acteurs qui les sollicitent. Dans une crise sanitaire, en général gérée par l’État, le rôle premier des GDS est l’information de l’ensemble des éleveurs, l'accompagnement de ceux qui sont touchés, et le cas échéant la réalisation de tâches déléguées par l’État. Ils n’hésitent pas à faire part des difficultés d’application pour une stratégie sanitaire et à faire des propositions. On leur doit le recours à l’abattage sélectif et à la technique de l’interféron qui n’était pas prévu initialement dans la réglementation sanitaire française, ni européenne de la tuberculose bovine. Dans le cas de la DNC, les GDS se sont largement mobilisés pour communiquer aux éleveurs l’état de la situation épidémiologique et les règles sanitaires en vigueur en fournissant des informations fiables et documentées. Afin de parvenir à l’objectif d’éradication, nous avons accepté la délégation de gestion des vaccinations proposée par l’État, afin d’obtenir au plus vite une immunité collective. Grâce à la mobilisation des vétérinaires et des éleveurs des zones réglementées, le taux de vaccination a atteint des records jamais vus dans l’histoire des luttes sanitaires. À ce jour notre analyse, fondée sur les données scientifiques, l’expérience des pays ou régions confrontées à cette maladie, la situation épidémiologique nationale (moins de 120 foyers pour des milliers dans le cas des Balkans) et les enjeux économiques, est que la meilleure stratégie dans la situation actuelle reste l’éradication. Elle nécessite un accompagnement très fort, humain, sanitaire et économique, des élevages touchés, et nous nous y employons avec d’autres. Certaines modalités de la lutte méritent d’être discutées, mais avec une approche technique et rationnelle et non sous une pression politico-médiatique. Notre espoir est que tous les efforts consentis par les éleveurs portent rapidement leurs fruits et la situation des premières régions atteintes nous conforte dans cet espoir. À ce jour la lutte est loin d’être gagnée, la situation du sud-ouest nous inquiète et nous déplorons les appels à la désobéissance aux règles sanitaires qui ne feront qu’aggraver cette situation. Les éleveurs en feront les frais, pas ceux qui les auront poussés à commettre des fautes. Nous restons à la disposition de nos adhérents et de nos partenaires pour poursuivre ces explications et entretenir un dialogue le plus constructif possible. Le seul gagnant dans les invectives qui sont lancées, c’est le virus, pas les bovins, ni les éleveurs !