De la noix à la pistache, un pari audacieux
Sur son exploitation arboricole de Claveyson, dans la Drôme, Thibaut Lamotte produit historiquement des noix et des abricots. Ces dix dernières années, la ferme s’est lancée dans des productions innovantes de fruits à coque : amandes, noisettes, pistaches, cacahuètes et noix de pécan. Avec l’installation de son fils Mathis, l’exploitation poursuit sa diversification.
Avec sa topographie, l’exploitation agricole des terres de la Drôme des collines ressemble parfois à une partie de poker. Pas évident de trouver les productions propices aux différents types de sols et de parcelles. Pourtant, c’est le défi que tente de relever Thibaut Lamotte depuis 1995. Après avoir récupéré les parcelles céréalières de son père, ancien fermier aubergiste, il s’est d’abord associé à un arboriculteur voisin. « On est monté à 117 ha de céréales, de vigne et d’arboriculture. Le but était de développer les deux fermes pour que chacun ait quelque chose pour vivre au moment de la séparation, raconte l’agriculteur de 54 ans. Ce jour-là est arrivé en 2023, quand nos enfants ont voulu s'installer ».
S’équiper d’une casseuse
Dès son installation, Thibaut Lamotte a commencé à planter 3,5 ha de noyers. En parallèle, il a continué à développer sa production de céréales. Dès 2016, la ferme a investi dans une casseuse. Avant, l’exploitation passait par la coopérative Valsoleil. « En ayant notre propre machine, on a tout le temps un produit frais. C’est ma façon de voir les choses. En plus, en cas d’aléas climatiques, on peut proposer du cerneau. C’est une forme d’assurance risque pour nous », précise l’exploitant agricole. Après être passé à environ 16 ha de noix, abricots et de céréales, la ferme a planté des noisetiers dès 2018. Une diversification très réfléchie par le producteur. « Je n’ai jamais été céréalier dans l’âme mais quand on a des hectares qui sont durs à trouver, on est obligé de les garder. Notre secteur a un avantage et un inconvénient : nous avons des terres très hétérogènes. Les pieds de coteaux sont limoneux, très profonds avec peu de cailloux, très bien pour des noyers. Des terres très sableuses, où on peut cultiver des pommes de terre… ou maintenant des cacahuètes. Des terres qui ont un peu de cailloux, qui sont profondes aussi, où on peut implanter des noisetiers. Des terres qui ne gèlent pas, où on a installé des abricotiers et des amandiers, parce qu'elles sont à 330 m d'altitude. Des parcelles aussi parfois très filtrantes, très aérées, ventées, où on a pu mettre des pistachiers. On a joué notre diversité de cette problématique. On a quand également la chance d’avoir l’irrigation sur la totalité de notre exploitation. C’est ce qui nous a permis de planter tous ces arbres ».
Innover seul ou en collectif
Après s’être équipé d’un séchoir à noix, Thibaut Lamotte a décidé d’aller plus loin. « La noix, ça marchait plutôt bien à l'époque, donc on a développé la clientèle. Puis, on s’est dit qu’avec les installations, les machines, les surfaces, les terres dédiées, pourquoi ne pas se lancer dans les noisettes ? Je suis allé rencontrer un agriculteur qui en avait déjà pour me renseigner sur la conduite », raconte-t-il. La ferme a alors implanté 4,5 ha de noisettes dès 2018. Trois ans plus tard, c’était au tour des amandes. Même époque de vente, même système : une aubaine pour le producteur qui en a d’abord planté 1 ha avant d’en ajouter deux. « C'était quasi impossible d'avoir de l'aide technique car il n’y avait pas de recul sur le secteur avec ces plantations. Sinon, il fallait faire appel à Unicoque qui chapeaute 90 % de la noisette française. On voulait rester indépendant, donc on s'est débrouillés, on a bien galéré, confie Thibaut Lamotte. En amande, ce fut un peu différent, nous avons surfé sur la vague avec la coopérative Valsoleil qui avait un technicien dédié et proposait de formations sur Montélimar ».
En 2023, avec l’installation de son fils Mathis sur la ferme, l’agriculteur a planté 1,5 ha de pistachiers. « On apprend à mesure, précise-t-il. Aujourd’hui, la ferme produit des noix sur 16,5 ha, des noisettes sur 8 ha et bientôt des amandes sur 6,5 ha, des pistaches sur 4 ha et des cacahuètes plantées en 2022 sur 2 ha. Sans oublier 7 ha d’abricots repris en 2022 à un agriculteur qui prenait sa retraite. Toutes ces productions innovantes ont pu être lancées grâce à l’entraide collective. « On a un gros avantage ici : on est une bande de copains agriculteurs. Certains possèdent aussi des noyers et on a pu mutualiser l’achat d’une machine pour ramasser les noix. Pour les amandes, on a acheté la machine avec deux autres exploitations ». Ensuite, avec l'une d'elles, Thibaut Lamotte s'est lancé dans la production de pistaches. « On travaille énormément ensemble pour des observations techniques. En revanche, personne ne nous a suivis pour les noisettes et les cacahuètes », déclare le Drômois.
Gestion sanitaire et ravageurs
Thibaut Lamotte a été confronté au phytopte du noisetier, un acarien qui pénètre dans le bourgeon femelle. « Une année, on a presque perdu 80 % de la production. Il ne se voit qu'au moment du débourrement. Je ne savais pas qu'il fallait traiter. Le bourgeon femelle touché par le phytopte ne portera pas de noisettes, explique-t-il, tout en indiquant aussi la présence de la punaise diabolique dans les vergers. Au lancement des cacahuètes il y a trois ans, on a payé nos semences une fortune. Elles venaient des États-Unis. Quelques jours après les premiers semis, 20 mm de pluie sont tombés. De plus, les blaireaux se sont acharnés dessus… Sur les 3 000 m² dédiés la première année, je n’ai rien ramassé. Heureusement, j'avais prévu de semer en deux tranches. Pour la seconde tranche, j'ai clôturé et pas de problème ». Mais les agriculteurs n’étaient pas au bout de leur peine. « On a essayé de biner mais nous n’avons pas l'habitude d’utiliser ce genre de machine. C'est une plante trop tombante, ça ne fonctionnait pas. On a été envahis par l'herbe qu'il a fallu tirer des soirées complètes car on n’avait pas de produits homologués pour traiter. Finalement, on a biné avec les doigts Kress qui ameublissent la terre et qui enlèvent les petites plantules d'herbe, de mauvaises herbes. Les deux premières années, on avait demandé à une personne de nous prêter l’outil avant de nous équiper », détaillent Thibaut et Mathis. L’exploitation a reçu une aide financière via le Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader) et la diversification des vergers pour l’achat de ce matériel. « La deuxième problématique, c'était de récupérer les gousses des cacahuètes. Au début, on utilisait une vieille plumeuse à poulet pour passer chaque plante dedans. Avec l'aide d'un copain, on est allé acheter des machines en Chine pour les arracher et les battre. Grâce à ces équipements, on a pu baisser les prix et s’y retrouver », mettent en avant les producteurs épaulés par une salariée permanente.
Une clientèle de niche
Les exploitants agricoles ne lésinent pas sur la qualité de leurs produits. « On veut casser un produit frais. Le meilleur conservateur, c'est la coquille. Une fois que le client nous a appelés, en maximum deux jours on expédie la marchandise. C'est notre marque de fabrique. En noisette, on va même plus loin par rapport à la concurrence étrangère. On fait choisir la variété aux grosses maisons avec qui on travaille selon ce qu’elles veulent faire du fruit », met en avant Mathis Lamotte. Les producteurs utilisent par exemple la variété ennis qui plaît à la majorité de leur clientèle. Toutefois, « pour faire des noisettes enrobées de chocolat, ils nous commandent plutôt de la corabel qui est un peu plus amère, qui se marie bien avec le chocolat fondant », précisent Thibaut et Mathis Lamotte.
Ainsi, les fruits à coque sont vendus pour 30 % à la ferme et aux magasins proches, 30 % aux primeurs ou aux grandes surfaces de proximité et 30 % à des chocolatiers et des maisons étoilées.
Pour parvenir à gérer toutes ces productions, la ferme s’est équipée récemment d’une casseuse plus performante et d’un trieur optique. Mais les agriculteurs ne s’arrêtent pas là, Mathis Lamotte a décidé de s’essayer à la production de fraises sur un demi-hectare. De quoi venir compléter le calendrier déjà bien chargé de l’exploitation. Formé à l’arboriculture et au maraîchage lors de ses alternances, Mathis Lamotte veut apporter sa pierre à l’édifice familial. Une serre photovoltaïque de 3 ha est actuellement en construction. Avec la nouvelle génération, les Fruits des collines vont aussi prendre goût aux légumes !