Parcours
Cultiver la vie coûte que coûte

Chloé Monget
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Antony et Marie-Élise Iskandar se sont installés à Châteauneuf-Val-de-Bargis en janvier 2023. Un établissement un peu forcé par le contexte géopolitique ukrainien.

Cultiver la vie coûte que coûte
Marie-Élise et Antony Iskandar installés à Châteauneuf-Val-de-Bargis et domiciliés à Varennes-lès-Narcy depuis janvier 2023.

« Même si le départ d’Ukraine a été un crève-cœur, nous sommes chanceux d’être en vie et essayons de nous reconstruire ici » soulignent Antony et Marie-Élise Iskandar, installés en grandes cultures bios à Châteauneuf-Val-de-Bargis depuis janvier 2023 (210 ha avec blé, triticale, pois, lentilles, tournesol, sarrasin, luzerne). Si Marie-Élise, 29 ans, est nivernaise, Antony, 33 ans, est, lui, libanais. Leur rencontre s’est faite au Lycée agricole privé Étienne Gautier Ressins (42). Ancrée en eux, l’envie de voir « d’autres choses » se ressent dans leurs parcours respectifs.

Croisée des chemins

Afin de les comprendre, il faut revenir en arrière. Pour Antony, l’arrivée en France s’est faite seul. « J’ai toujours aimé l’agriculture car j’ai été élevé dans les oliviers de mon père et mon oncle – même si ma famille est plutôt dans le commerce. En discutant, et car j’en avais envie, il a été décidé de poursuivre mes études agricoles en France, dans un établissement privé ». Arrivé à 16 ans, il cherche alors une famille d’accueil : « Marcel Cottin m’a accueilli à bras ouverts dans sa famille, cela a été sans nul doute une des raisons de ma réussite ». Et c’est dans cette famille qu’il rencontre Marie-Élise, fille de Marcel : « nous étions dans le même lycée en plus » s’exclame-t-elle. Après cette période, si elle poursuit ses études en France, Antony repart au Liban et se lance dans le commerce d’huiles d’olive et de tournesol. « Mon frère, ingénieur agronome, souhaitait s’installer, tout comme moi. Nous avons donc acté de le faire ensemble en Ukraine, car une opportunité se présentait ». C’est donc dans le « grenier de l’Europe » que les deux frères s’établissent. En 2016, Antony revient en France épouser Marie-Élise et ils repartent ensemble pour l’Ukraine.

Période ukrainienne

Avec son père et son frère, Antony et Marie-Élise s’installent alors à Kiev avec une exploitation de 550 ha en Bio au départ. Mais, ils changent leur fusil d’épaule deux ans plus tard pour revenir à un système conventionnel : « à l’époque, personne n’a fait confiance à notre production, de ce fait, comme les débouchés se faisaient rares, nous avons choisi de modifier notre étiquette – sans pour autant abandonner les pratiques d’une agriculture raisonnée » pointent-ils. Construisant leur vie au fil des jours, et leur famille avec l’arrivée de deux petites filles (Mariline et Annabelle), ils voient tout basculer en février 2022 : « Nous avions une vie privilégiée avec les autres expatriés. En plus du travail à la ferme, nous avions des contacts sociaux développés avec la communauté là-bas et les filles pouvaient s’épanouir pleinement à l’école avec un enseignement d’une très grande qualité. Au début, nous entendions les sirènes d’alerte, mais cela était assez sporadique et les informations Ukrainiennes ne parlaient en aucun de guerre. Nous avons commencé à nous inquiéter lorsque nous avons reçu un mail de l’ambassade nous disant qu’il fallait toujours avoir nos papiers d’identité sur nous, les réservoirs des voitures pleins, des vêtements de rechange et des denrées alimentaires prêtes en cas de départ précipité. Puis, dans la foulée, l’école des filles nous a indiqué que l’établissement fermait et qu’il fallait garder les enfants à la maison. Là, nous avons pris la décision d’envisager de partir en France. Le soir même, un ami nous a appelés pour nous dire qu’il faut partir maintenant car les compagnies aériennes n’allaient plus être assurées et donc ne pourraient plus voler ». Marie-Élise part donc avec ses deux filles – et enceinte de Diana – pour la France le lendemain : « Antony est resté pensant que cela s’arrangerait. Il est arrivé une semaine après nous dans l’hexagone ; la semaine la plus longue de ma vie » insiste Marie-Élise. Antony indique que : « j’ai commencé à avoir peur lorsque j’ai vu les chars dans notre rue ».

En France

« Si on me demande mon âge, je réponds que j’ai un an et demi » précise Antony avant d’étayer : « on peut dire que j’ai eu une nouvelle naissance avec l’arrivée en France, car il a fallu tout refaire depuis le départ. Nous avons cinq bouches à nourrir donc il fallait continuer dans tous les cas. Tomber c’est simple, se relever est le plus ardu même si nous n’avons pas à nous plaindre ». Accueillis de nouveau par Marcel, le couple et leurs enfants avaient une chance : « nous avions déjà une maison qui nous attendait, un atout indéniable comparé à d’autres exilés d’Ukraine ». Puis, toujours avec l’agriculture en ligne de mire, ils cherchent des terres à reprendre : « le conflit semblait durer, nous avons donc pris la décision de rester ici ». Ils trouvent sur Internet la ferme de Rémi Jaupitre : « nous avons eu la chance inouïe de trouver cette exploitation située à proximité de notre maison et en Bio, donc ce que nous faisions au départ en Ukraine ; en plus elle était rentable ». Si leur joie est indéniable face à cette trouvaille, ils regrettent la disparition de l’ancien propriétaire en février 2023 : « Il avait une connaissance très poussée sur les pratiques agricoles raisonnées. Il est parti avec son savoir. Nous avions tant de choses à apprendre de lui… ». Depuis leur installation, la vie reprend son cours, d’une manière différente : « nous n’avons pas autant de stimulations qu’en Ukraine – normal puisque nous ne sommes plus dans une capitale. Mais, l’ouverture vers l’extérieur nous manque énormément, c’est pourquoi dès que nous le pouvons nous voyageons. Nous parlons aussi différentes langues à la maison avec les enfants : ukrainien, arabe, français, anglais. Si Annabelle et Diana s’intègrent bien, Mariline a un peu plus de mal mais commence à se plaire en France ».

Avancer continuellement

Actuellement, même s’ils ne s’interdisent pas de repartir en Ukraine, ils cherchent à vendre leurs terres agricoles ukrainiennes. Antony justifie cette décision : « On ne peut pas gérer 550 ha par téléphone avec les deux salariés que j’ai encore là-bas. L’agriculture est une activité qui se fait sur le terrain ». Dans leur exploitation française, ils souhaitent monter un nouveau bâtiment pour stocker leurs récoltes et leur matériel : « Pour nos productions cela nous permettra de vendre quand nous le souhaitons et à qui nous le souhaitons. Nous sommes persuadés que la production Bio ou raisonnée à un avenir, il faut simplement trouver les bons acheteurs ; cela peut se faire avec des étrangers notamment aux États-Unis, un des pays les plus demandeurs en la matière ». Pour conclure, Antony stipule : « Notre histoire s’écrit tous les jours un peu plus, mais je pense que notre passé est tellement riche que nous ne pourrons avoir une telle dimension à l’avenir – même si nous ne savons pas de quoi il est fait » et de Marie-Élise de nuancer : « le futur sera certainement différent de ce que nous avons connu, et c’est à nous de trouver des moyens de le transcender ». Ainsi, même si « la vie d’avant » est une page qui se tourne, ils poursuivent avec envie : « il faut continuer car la vie a encore beaucoup à nous offrir ».