Suite à la visite organisée par l'association Les Vergers du Monde le 22 mars dernier (voir TDB n° 1678), un des participants a été embauché en CDD à la Baratt'ABio, à Nevers; une expérience humaine et professionnelle unique pour les deux parties. 

Une terre qui rapproche
Guillaume Debeer et Abdulnasser Almohammad Alsmael dans les allées de la Baratt'ABio à Nevers.

Malgré la barrière de la langue, l’envie d’entreprendre une aventure humaine et professionnelle singulière est présente du côté de Guillaume Debeer (Baratt’ABio) et de celui d’Abdulnasser Almohammad Alsmael, 54 ans. Pour comprendre cette expérience, il faut revenir un peu en arrière, et plus précisément le 22 mars dernier.


Une visite

Ce jour-là l’association Vergers du Monde organise une visite à la Barratt’ABio à Nevers, avec une petite dizaine de personnes d’origines étrangères, en recherche d’emploi et intéressées par le milieu agricole ou anciens agriculteurs. Parmi elles, Abdulnasser. Originaire de Deir-ez-Zor en Syrie, il est arrivé en France en 2016. Son histoire, il la raconte avec des gestes, des dessins et quelques mots de français, avec toujours un sourire irradiant qui, s’il atténue la charge émotionnelle de son parcours, ne fait pas oublier la dureté de ce dernier.


Venir de loin

Ainsi, il explique qu’en 2013 il est forcé de quitter la Syrie. Là-bas, il était chauffeur de bus et déménageur. Un jour, en revenant du travail, il découvre que sa maison n’est plus là, les bombardements ayant eu raison d’elle. N’ayant plus rien et la situation politique de la région étant incertaine, il décide de partir avec sa famille. Il transite alors par la Turquie où il restera dans un camp de réfugiés pendant 3 ans. Puis, avec l’aide de l’UNICEF, il entre en France avec un visa de réfugié politique, valable 10 ans. Après avoir suivi des cours de français, il commence à monter une entreprise de déménagement. Mais, l’URSAFF le rattrape, puisqu’il n’était pas eu courant des charges administratives nécessaires pour la création d’une entreprise en France. De là, il cherche du travail et c’est ainsi qu’il rencontre l’association Vergers du Monde puis, par son intermédiaire, Guillaume Debeer.

Tendre la main

« Si j’avais été dans sa situation, j’aurai aimé que quelqu’un me donne ma chance malgré la barrière de la langue » explique Guillaume avant d’ajouter : « Certes parfois c’est assez compliqué de se comprendre, mais on finit toujours par y arriver en montrant et en expliquant comme on peut. Certains gestes sont très techniques, donc il faut prendre le temps pour les dépeindre du mieux que l’on peut et être patient ». Au final c’est un CDD de 3 mois, reconduit 3 mois que Abdulnasser a signé afin : « de palier au pic de production » détaille Guillaume. Cela étant, il précise également que : « le contrat est à mi-temps ».

S’adapter

« En effet, après l’engouement des gens pour la vente directe durant le Covid, ils ont repris leurs habitudes de consommation habituelles. À cause de cette baisse de fréquentation, j’ai dû réduire la surface exploitée, passant de 4,5 ha à 3,5 ha ce qui représente, en somme, le travail d’une personne. C’est une des raisons pour lesquelles Abdulnasser n’a pas un temps complet ».

Cultiver ses liens

Il souligne aussi : « J’ai choisi Abdulnasser pour m’aider dans mes tâches car il habite juste à côté et qu’il est volontaire ». Avec sa silhouette élancée et son chapeau vissé sur la tête, Abdulnasser marche dans les allées de la Baratt’à Bio avec aisance, pour s’occuper des asperges ou encore du désherbage. Il précise en mettant les mains sur son coeur qu’il apprécie son travail, grâce notamment à l’aide et aux conseils que lui prodiguent Guillaume et toute l’équipe. Guillaume rebondit : « plus âgé que nous, il est une figure de patriarche pour nous, mais dans le bon sens » et poursuit : « il a une grande capacité d’adaptation et il est aujourd’hui complètement intégré même si on ne se comprend pas toujours ».

Force d’un combat

Abdulnasser semble aujourd’hui serein d’avoir trouvé un « frère » en Guillaume Debeer, et une nouvelle « famille d’adoption » avec ses collègues. Même si le contrat est a durée déterminée, l’expérience lui permet de sortir du carcan d’une langue peu maîtrisée, pour l’apprendre dans un environnement de confiance afin de rebondir professionnellement. Camille Bru, Chargée de Projet Transmissions Agricoles, Rurales et Culturelles (TARC) pour Vergers du Monde, détaille : « nous travaillons déjà sur des pistes d’emploi pour la suite avec son assistante sociale. Je crois qu’Abdulnasser souhaiterait beaucoup redevenir chauffeur, soit de bus ou pour les déménagements. Nous ferons ce que nous pourrons pour lui permettre de continuer son parcours » et Guillaume d’ajouter : « s’il revient l’année prochaine, une formation de tractoriste peut s’envisager pour qu’il soit plus d’autonome sur l’exploitation ». Pour conclure, Abdulnasser ne souhaite pas repartir en Syrie, car ici « c’est bien » comme il l’indique avec un sourire. Malgré tout, il explique avec pudeur que la guerre de son pays d’origine le rattrape encore puisqu’elle lui a ravi son frère il y a peu ; son combat pour la vie n’est donc pas terminé et continue au jour le jour.

Accompagné

Abdulnasser Almohammad Alsmael est donc venu en famille en France avec toujours cette volonté de travailler. Aujourd'hui, sa femme, 42 ans travaille dans la couture et, ensemble, ils ont six enfants : une fille de 22 ans, des faux jumeaux de 19 ans, un garçon de 16 ans, une fille de 6 ans et le petit dernier qui a 5 ans. Si le français n'est pas trop utilisé dans le cercle familial, Abdulnasser s'améliore de jour en jour, Camille Bru précise : « Depuis notre première rencontre, il a fait énormément de progrès et commence à sortir de sa coquille, pour notre plus grand bonheur à tous, car il a une personnalité très attachante »