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Conservation des sols

Des sols retapés avec du miscanthus en culture industrielle et énergétique

Rencontre avec Jean-Pierre Sarthou, professeur d’agronomie à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse, spécialiste des techniques de conservation des sols.

Par Propos recueillis par M. Eymin
Des sols retapés avec du miscanthus en culture industrielle et énergétique
J.P. Sarthou
Pour que le projet de création d'une filière biocarburant à base de miscanthus voit le jour, les acteurs recherchent des financements, notamment auprès des industriels.

Pouvez-vous revenir sur ce qui vous a amené à vous spécialiser en conservation du sol ?

Jean-Pierre Sarthou : « Je suis agronome de formation, j’ai longtemps travaillé sur l’écologie des paysages et donc sur l’importance des auxiliaires et sur le fait que les cultures puissent profiter de leur régulation naturelle de façon à rendre le moins nécessaire possible les insecticides. Un jour, je suis tombé sur deux cas d’école, presque caricaturaux. Sur une parcelle de blé de 0,5 hectare, le paysage indiquait qu’il devait y avoir beaucoup d’auxiliaires car il y avait beaucoup de prairies, de haies, de la flore... Les pucerons proliféraient pourtant sans être dérangés par les auxiliaires. Nous avons trouvé une seule larve de syrphe en train de faire son travail. Nous avons ensuite visité une autre parcelle, cette fois-ci de plus de dix hectares, avec un premier tronçon de haie à 300 mètres et dont la biodiversité semblait très pauvre. À priori, il ne devait pas y avoir beaucoup d’auxiliaires et les pucerons sur les épis devaient avoir la belle vie. Mais, lors du comptage sur les épis de blé, le niveau d’infestation de puceron était le même. Sauf que plus de 90 % des épis touchés avaient une larve en train de manger les ravageurs. La différence entre les deux parcelles, c’est que la première avait un sol régulièrement travaillé avec peu d’argile et très peu de matière organique, avec uniquement des engrais minéraux apportés. La deuxième possédait un sol très argileux, non travaillé car en agriculture de conservation des sols et l’agriculteur basait une bonne partie de la fertilisation sur l’apport de compost.
Dans le premier cas, le sol avait toutes les caractéristiques et la gestion adéquate pour être très oxydé (potentiel redox) et les blés devaient dépenser beaucoup d’énergie pour corriger le sol par le biais d'exsudation racinaire. Comme elles perdent des molécules, il en reste peu pour faire des feuilles et pour grandir. Et surtout cela doit pousser les plantes à faire des économies sur les molécules chimiques de communication (appelées Herbivore-induced plant volatiles ou HIPV). Normalement, par le biais de ces molécules, la plante émet une odeur lorsqu’elle est attaquée par un ravageur afin d’essayer de le repousser. Les auxiliaires de cultures ont appris à utiliser ces molécules HIPV pour trouver la plante qui les émet. Sur la première parcelle, le blé luttait tellement contre l’oxydation du sol qu’il n’avait plus assez de force pour émettre ces HIPV, donc les auxiliaires n’intervenaient pas sur les plantes ».
On parle souvent de transition écologique et agroécologique… Pour vous, quelles conditions sont à prendre en compte pour y parvenir ?
J-P. S. : « La première étape serait de rétablir la bonne santé des sols. Concrètement, il faut pouvoir avoir des sols plus résilients. Si le système fabrique des plantes en mauvaise santé, nous ne pourrons jamais en tirer une récolte économiquement rentable sans emploi de pesticides ou de fongicides. Même en employant ces produits, qui sont de plus en plus chers, les rendements ont tendance à plafonner notamment avec les aléas climatiques… Parfois, la récolte ne paie même pas les intrants. La clé, c’est de faire en sorte que la restauration de la santé des sols bénéficie et aboutisse à une santé naturelle des plantes. Les accidents climatiques ont moins d’impact sur les sols en bonne santé et sur les cultures qu’ils portent. Dans un sol en bonne santé, la racine descend plus en profondeur pour chercher l’humidité. Forcément, la plante supporte mieux les sécheresses. Plus un sol est riche en matière organique, bien structuré, avec des racines en profondeur, de l’eau pour la photosynthèse, moins la plante s’oxyde. Mon conseil, c’est donc : retapez vos sols ! Pour cela, la condition serait déjà de restaurer la trésorerie des agriculteurs, c’est-à-dire la santé économique des exploitations. En étant à l’aise économiquement, les producteurs seront psychologiquement mieux disposés à tester des itinéraires et des systèmes de production qui leur permettent d’entamer cette transition écologique. Il faut, à mon avis, un matelas économique, une sécurité ».


Avec les freins énoncés, notamment économiques, les agriculteurs semblent avoir peu de marge de manœuvre pour s’engager dans cette transition. Voyez-vous une ouverture ?
J-P. S. : « Je m’intéresse à présent à un projet qui me semble être la seule solution. Pour retaper la santé des sols tout en permettant à l’agriculteur de se refaire une santé économique, je ne vois qu’une culture industrielle et énergétique en rotation… Ce serait le miscanthus. Un procédé breveté permet d’en faire du biocarburant avec une efficience jamais égalée. Pendant l’automne, la plante fait migrer les réserves minérales des tiges et des feuilles vers ses rhizomes. Au printemps, seules les tiges restent debout et sont récoltées, en mars. Au bout de la deuxième et troisième années, elle produit entre huit et douze tonnes par hectare par an dans le sud de la France sur des sols pas trop superficiels. Le miscanthus, grâce aux feuilles mortes retournant au sol, aux vers de terre et à la bonne valorisation économique de la plante, pourrait restaurer les sols et faire entrer de l’argent dans les fermes. Au bout de huit à dix ans, le miscanthus passerait sur d’autres parcelles. Si ce projet venait à se concrétiser, nous conseillerions de plafonner la culture à 15 % de la SAU afin que tous les agriculteurs puissent en profiter. Le procédé de transformation de la biomasse en biocarburant est proche de son stade final d’industrialisation ; cela démarre même aux Émirats Arabes Unis. Dans le Sud-Ouest, une filière est déjà en création avec l’association des producteurs de miscanthus d’Occitanie (APMO) ».

J.P. Sarthou
Jean-Pierre Sarthou, professeur d’agronomie et spécialiste des techniques de conservation des sols.