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Rencontre

Vincent Chaplot, en son laboratoire vivant

Vincent Chaplot est un nom que vous avez l'habitude de lire dans nos colonnes. Ce chercheur de l'Institut de recherche pour le développement (IRD) est aussi agriculteur dans l'Yonne. Nous avons eu envie de comprendre comment, sur sa ferme, il met en pratique ses constats de chercheur, et pour quels résultats.

Par Berty Robert
Vincent Chaplot, en son laboratoire vivant
Vincent Chaplot tente en permanence de combiner ses pratiques d'agriculteurs avec son vécu de chercheur. Une approche saluée, notamment par un Trophée de l'agriculture créatrice de valeur ajoutée.

Il y a des chercheurs et des agriculteurs. Mais trouver les deux en une seule personne, c'est plutôt rare. Vincent Chaplot a ce profil atypique. Nous publions régulièrement dans Terres de Bourgogne des articles de sa part, souvent consacrés à la santé ou la fertilité des sols. Ils amènent un regard enrichissant et décalé et qui, bien sûr, peut être soumis à débat. Nous souhaitions aller plus loin et le rencontrer, sur sa ferme en polyculture élevage de Blacy, dans l'Yonne, avec l'envie de comprendre comment, au quotidien, lui qui a repris la ferme familiale il y a une dizaine d'années, conjugue les nécessités d'une agriculture économiquement rentable et le besoin d'expérimenter. Le point de départ, ce fut, en avril dernier, l'obtention par Vincent Chaplot du Trophée de l'agriculture créatrice de valeur ajoutée, remis lors de la soirée que le quotidien côte-d'orien le Bien Public organise à Dijon chaque année. L'occasion de comprendre sur quoi tout cela reposait.

Travailler sur la culture et l'élevage

Issu d'une famille d'agriculteurs, il s'est orienté vers la recherche. Cela lui a permis de découvrir des modèles agricoles diversifiés, partout dans le monde. Amérique du Sud, notamment au Brésil, puis Asie, au Laos, et Afrique, avec l'Afrique du Sud. Il a travaillé dans des contextes de petite paysannerie, sans intrants, sans engins lourds, utilisant très peu d'énergie humaine ou mécanique. « Cela, explique-t-il, m'a permis d'identifier des pratiques très peu énergivores. » Les cultures et l'élevage : c'est sur ces points qu'il a choisi de travailler lorsqu'il est revenu en France en 2013 et que la question de la reprise de la ferme familiale est devenue concrète. Avec une envie claire : faire de cette exploitation de 300 ha et 55 vaches mères un laboratoire vivant afin d'expérimenter des pratiques découvertes à l'autre bout du monde. Le tout sans jamais perdre de vue la nécessité d'une viabilité économique reposant également sur une organisation du travail revue en profondeur (voir encadré). Concernant les sols, il a commencé par tester ce qui était préconisé par la communauté scientifique et agronomique internationale (semis directs et couverts végétaux). « Parfois, reconnaît-il, j'ai pris de bonnes claques, derrière les couverts ».

Questionnement sur les semis directs

Au bout de deux ans, il constate que ses parcelles travaillées en semis direct n'ont pas forcément d'impact positif « et je me heurtais, au bout de 2-3 ans au « mur » des mauvaises herbes, avec une invasion de plantes néfastes qu'il faut traiter. Je me suis dit : ce n'est pas possible, on ne peut pas continuer, ça nous coûte trop cher. Certes, les semis directs limitent l'érosion des sols, mais ceux qui, avant moi, ont fait des revues de l'ensemble des données existantes de par le monde, ont montré que ça n'améliorait pas leur fertilité. » Selon lui, on aurait observé que la partie supérieure du sol : « En élargissant à l'ensemble du profil de sol, on constate qu'il n'y a pas d'augmentation de la teneur en matière organique et de carbone. Cette dernière serait même plus fragile en surface, de par sa concentration. Elle serait plus exposée à des phénomènes météorologiques violents entraînant une érosion. Les fortes pluies contribuant à libérer plus de carbone. En plantant directement, en implantant des couverts, je ne constatais pas de résultats probants. Cela me questionnait. Je me demandais ce que j'avais mal fait. » Il en est arrivé à la conclusion que certaines théories en matière de fertilité des sols sont incomplètes ou nécessitent d'être amendées. Logiquement, il est donc revenu au déchaumage derrière le passage de la moissonneuse et au passage du combiné herse rotative. « J'ai alors retrouvé d'excellentes levées, moins de problèmes de vulpin ».

Adepte du pâturage tournant

Du côté de l'élevage, Vincent Chaplot a fait un choix radical : introduire le vêlage à deux ans au lieu de 36 mois. « Les vaches ont des carrières plus longues et il n'y a pas de vêlages assistés chez les jeunes ». Il décide d'introduire une autre race que la Charolaise pour les premiers vêlages, dans le but d'obtenir des veaux moins volumineux. « En ayant recours à des races qui n'ont pas été travaillées pour faire de la viande, mais qui restent des races mixtes, on retrouve des qualités de facilité de vêlage. Mes vaches font leur premier veau entre 20 et 24 mois à un âge où, dans d'autres fermes, elles coûtent sans produire. J'ai choisi de réduire le coût de production des reproductrices ». Il a retiré de l'alimentation toute complémentation azotée et ne nourrit qu'à l'herbe, en s'appuyant sur la pratique du pâturage dynamique tournant : « Les animaux ont la meilleure herbe qui existe chaque jour de la durée du pâturage, avec, de plus, un allongement de cette durée : nous sommes passés de 6 mois à 4 mois de présence en bâtiment pour les animaux. J'ai adapté le parcellaire d'une trentaine d'hectares en le divisant en 13 parties, ce qui fait environ 2 ha par lot et on fait tourner. Les vaches reviennent parfois jusqu'à quinze fois sur certaines parcelles ». Une telle pratique demande une gestion fine : « Il faut, précise Vincent Chaplot, gérer la synergie animal-plantes. Les animaux paissent deux jours par zone. Cela permet de favoriser la physiologie de la plante qui continue à pousser indéfiniment, tant qu'on ne la laisse pas atteindre son stade de sexualité. Nous avons ainsi doublé notre production de biomasse. On doit gérer intelligemment le déplacement des animaux d'une parcelle à l'autre. J'ai réalisé des regroupements de parcelles : sur les 30 ha, j'ai zéro déplacement, je ne fais qu'ouvrir des barrières pour aller d'une parcelle à l'autre. En mars, j'amène la moitié du lot parce que la pousse de l'herbe n'est pas encore suffisante et, en avril, l'entièreté du troupeau se retrouve à l'herbe ». Vincent Chaplot adapte le pâturage tournant dynamique à ses pratiques, et y intègre la génétique, pour en faire une pratique porteuse de gains financiers, intéressante en termes de production de viande, de production d'herbe et de bien-être animal. Cette approche différente, il a pu la documenter : « Pour un élevage de 100 vaches allaitantes, les résultats sont impressionnants : économie annuelle de 382 tonnes de CO₂ et gains de produits et baisses de charges de 124 000 € (hors prime CO₂). La méthode ne change pas seulement les chiffres, elle change la vie des éleveurs : Avec 99 % de vêlages autonomes, 80 % de surveillance en moins et une baisse drastique du stress et des risques physiques, le métier redevient vivable. » Après plus de trente ans consacrés à la recherche Vincent Chaplot souhaite accompagner les éleveurs dans la mise en œuvre de ces pratiques, en proposant un accompagnement prenant la forme d'audits de systèmes de production, de diagnostics individualisés, de formations de terrain et un suivi pragmatique. N'hésitez pas à le contacter.

Une autre organisation de travail

L'organisation du travail est aussi un sujet de réflexion et d'expérimentations. « Quand je suis arrivé sur la ferme, il y avait mon père et deux salariés. Deux tiers de la main-d’œuvre étaient consacrés à l'élevage, à quoi s'ajoutaient 250 ha de cultures. Il fallait agir. J'ai revu l'organisation : j'ai construit des râteliers en extérieur de la stabulation pour nourrir les animaux, c'est beaucoup plus rapide et facile que de dérouler une botte de foin dans une allée avant de tout répartir à la main. Avant, cela prenait 1 h 30 le matin et le soir pour trois personnes. Avec les râteliers, en 10 minutes tout est nourri. Avec les vêlages facilités on ne se lève plus la nuit. On ne donne plus de grain, donc plus de boîtes de grains à transporter et distribuer. J'estime qu'on a diminué par six la quantité de travail nécessaire au fonctionnement de l'exploitation. » Aujourd'hui, Vincent Chaplot est à mi-temps sur la ferme et l'autre mi-temps est assuré par son père. Au total : un temps plein pour 300 ha et 55 mères vaches. Il a aussi calculé ses gains énergétiques sur l'élevage et les grandes cultures. Dans le premier cas, le gain se monte à 4 t de CO2/ha et en grandes cultures, un gain de 1,5 t/ha. « Sur la ferme, nous sommes passés de 90 litres de fuel/ha à 45 litres. »

Contact : vincent.chaplot@gmail.com.