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Réinsertion

Tracer les sillons de la liberté

Elle a été la première des cinq fermes de placement extérieur en France : dans l'Aisne, la ferme de Moyembrie peut accueillir jusqu'à 20 détenus en fin de peine. Hors les murs de la prison, ils réapprennent la liberté. Un sas, pour un retour progressif dans la société.

Par Justine Demade Pellorce
Tracer les sillons de la liberté
J. D. P.
Sur cette image, un salarié en insertion, un encadrant et un ancien détenu mais seulement deux hommes : le compte est bon. À la ferme de Moyembrie, on creuse peut-être des sillons mais on bâtit surtout des ponts.

Ils s'appellent Maxime, Simon, Alexis, Olivier, encore Simon, Tony, David, Geoffrey, France, Charlie, Yagouba, Émilie, Leïla. Ils sont encadrants, salariés en insertion, bénévoles ou, tout cet écosystème a été créé pour eux, détenus en fin de peine : ici on les appelle les résidents. Si on excepte les femmes, dont aucune n'est écrouée au centre pénitentiaire de Laon auquel est rattaché le dispositif, impossible de deviner qui est quoi.

Et c'est tant mieux parce qu'ici, ce qui compte ce n'est pas comment ces hommes sont entrés en prison mais comment ils vont en sortir. Le pari c'est qu'ils la quittent dans les meilleures dispositions possibles puisqu'après avoir payé leur dette à la société, selon l'expression consacrée, ils auront bientôt droit à une deuxième chance. Parfois une troisième. « Mais rien n'est vraiment fait pour vous accompagner à la sortie : on vous paie trois nuits d'hôtel et on vous dit d'appeler le 115 par la suite. Le truc idéal pour replonger », explique Yagouba. Chaussé de bottes, il est assis sur les marches qui mènent à la salle à manger. À l'ombre bienvenue du bâtiment, en ce milieu de journée bouillante, il attend que soit sonnée la corne de brume annonçant le déjeuner partagé entre les résidents et leurs encadrants.

C'est David qui a préparé le festin du jour largement fourni par le jardin : salade de concombres, quiche chèvre-poivrons, poêlée de courgettes, salade de fruits. Approchant la fin d'une longue peine, il abonde à la fragile question de la sortie : « Quand tu sors et si tu n'as personne, tu n'as qu'à lancer une pièce en l'air. Pile, tu pars à gauche ; face, tu pars à droite », formule-t-il.

« Se réacclimater au monde extérieur »

Les détenus en fin de peine ont souvent passé des années, parfois des dizaines d'années derrière les barreaux, à l'écart de la société. Il leur faut tout reconstruire : administratif, santé, logement, emploi. Tout ça dans un monde qui a continué à avancer sans eux. « Quand je suis tombé, ça n'existait pas », illustre David en pointant un smartphone. C'était en 2003 et le plus belge des résidents français - « enfant de la DDASS », il est né en France avant d'arriver ado en Belgique où il a été condamné plus tard - poursuit : « J'avais 30 ans quand je suis entré en prison, l'euro sortait à peine. Depuis, les codes sociaux ont changé, les rapports hommes - femmes aussi », liste le désormais quinquagénaire avec lucidité. Lui est arrivé à la ferme il y a deux mois, il y restera encore six mois avant de continuer sa route. « Une passerelle pour poser les valises, pour se réacclimater au monde extérieur. Je suis cuisinier de formation : ici, je prépare à manger. C'est ma zone de confort. Mais en prison j'ai passé des diplômes en espaces verts et technicien de surface. Aujourd'hui je travaille à la communauté de communes en complément des 20 heures que je fais à la ferme et je compte bien pérenniser cet emploi à terme », déroule-t-il, son plan bien en tête, avant d'apprécier : « Ici tu n'es pas assisté, pas infantilisé. Ici on ne t'ouvre pas la porte pour tout faire, tu as de nouveau un libre arbitre. On ne te mâche pas le travail, on te donne les outils. La ferme n'est pas une fin en soi, c'est un début, une renaissance. À toi d'écrire la suite », a beaucoup réfléchi David.

« J'avais peur d'être libre »

Si le projet est important, l'image que ces hommes peuvent avoir d'eux-mêmes l'est également. « J'ai été condamné deux fois, annonce Yagouba, 44 ans. Je me souviens que quand je suis sorti la première fois, je suis allé dans un magasin et je baissais la tête : j'avais l'impression qu'il était écrit "taulard" sur mon front, que tout le monde me regardait et savait ». Là, en travaillant en milieu ouvert, en côtoyant les adhérents de l'Amap qui viennent chercher leurs paniers, les encadrants et leur profil social ou non, parfois anciens détenus eux-mêmes comme c'est le cas d'Olivier désormais responsable de la maintenance mais largement juché sur son tracteur en saison ; en plantant endives et betteraves sous le cagnard de juillet courbé pareil que les salariés en insertion et les encadrants, hommes ou femmes, c'est important ça aussi ; là donc, l'impression s'efface petit à petit et Yagouba sait déjà que sa deuxième sortie ne sera pas comme la première.

C'est lui qui a parlé au Spip (le service pénitentiaire d'insertion et de probation) de l'option ferme, pour terminer sa peine. « Après 13 ans et demi de prison, j'avais peur d'être libre, formule l'ancien boxeur professionnel. Passer par ici, être aidé pour les démarches, ça permet de ne pas faire trop d'un coup ». Cette liberté progressive, le travail avec les chèvres, tout nouveau pour lui, ça lui plaît bien et il se projette désormais sur mars 2026, date à laquelle il aura purgé sa peine et pourra, devra en réalité, trouver emploi et logement. « J'aimerais travailler dans le bâtiment, avoir un petit appartement à Saint-Quentin et acheter une voiture », se dessine-t-il pour horizon. Il pourrait alors écrire une nouvelle page et, espère-t-il plus que tout, envisager de renouer avec sa fille âgée de moins d'un an lorsqu'il est entré en prison et aujourd'hui ado. En attendant, il dit avoir « trouvé comme une famille ici : je parle beaucoup de mon affaire, de ma fille et de ma famille avec mon encadrant ».

« Les vertus de la confiance »

Pour lui comme pour les autres, la journée a commencé à 8 heures et s'achève, après la pause-café - tartines de 10 heures, à midi pour des semaines de travail de 20 heures, le reste du temps permettant de s'atteler aux démarches et de reprendre le contrôle progressif de sa vie. La gestion du temps libre - chaque résident est logé dans une chambre individuelle dont il a la clef - en fait partie intégrante. À 17 heures, les veilleurs arriveront. « Pas des matons, attention ! », prévient Geoffrey. « Des personnes qui assurent une présence bienveillante soirs et week-ends et qui peuvent, ça arrive parfois, calmer les ardeurs », concède Simon, le responsable maraîchage. « Mais les vertus de la confiance sont bien plus grandes que la surveillance pour la reconstruction de la dignité et l'apprentissage de la liberté », pose-t-il.

Geoffrey, lui, est chef cuisinier de formation mais ici il encadre l'atelier cuisine et les bénévoles. « Une trentaine, dont une dizaine vraiment active », dit-il en accueillant justement une nouvelle recrue : France qui, comme son prénom ne l'indique pas, est Belge. Elle travaille dans l'édition scientifique en ligne, ce qui lui permet de passer de plus en plus de temps dans son chalet, déniché pour elle et ses cinq chiens, à une quinzaine de kilomètres de là. Elle retourne de temps en temps à Bruxelles ou c'est son mari qui la rejoint, et elle « a eu le coup de cœur pour cette association » dans laquelle elle aimerait donner un coup de main, « administratif surtout ». Pour son premier jour, ce sera plantation d'endives, « des chicons », corrige-t-elle, sous le cagnard. Et tant pis si « la manucure est foutue ! », se marre-t-elle à voix haute.

Tout reconstruire dans un monde qui a continué à avancer sans eux.

Non loin de là, Simon, Tony, Alexis, Charlie. Eux, font partie de la dizaine de salariés en insertion qui vient aider aux champs, essentiellement. « La mixité des publics amène la vie extérieure à la ferme », observe Simon, qui rappelle que la ferme est ainsi un acteur local de l'économie solidaire et sociale (ESS) et qui salue aussi la possibilité d'embaucher des femmes dans ce cadre-là, pour amener une autre forme de mixité encore. « Si nos résidents ne sont que des hommes, nous ne sommes pas une ferme sans femmes », trouve-t-il important de rappeler, estimant que le réapprentissage de la liberté passe, aussi, par l'entretien de relations entre les genres.

« Détenus ou pas on est tous là pour bosser »

Parmi les femmes, Charlie, 29 ans, salariée en insertion à la ferme depuis presque deux ans. Titulaire d'un bac pro en production horticole, « habituée à travailler avec des mecs », elle croit se souvenir avoir débarqué avec quelques petits préjugés, c'est humain, et les avoir vite balayés à mesure qu'elle discutait. Et apprenait. « Il y a ici une forte dimension humaine », salue la jeune femme aux cheveux multicolores.

À quelques sillons de là, Tony et Alexis, qui ont commencé trois jours plus tôt. Le premier est musicien et prévient n'être « pas venu pour le côté social, même si on en fait sans en parler ». Il a suivi trois ans d'études pour devenir éducateur spécialisé et a arrêté, « non pas à cause du public mais de l'institution », a décidé de vivre de la musique tout en s'intéressant « aux dinosaures, à la paléobotanique et à la planète en général » : une formation de production horticole plus tard, il veut désormais s'installer dans un jardin-forêt, et apprend ici autant qu'il gagne un peu sa pitance. Idem pour Alexis qui, diplômé, se retrouve sans emploi à l'âge de 27 ans et trouve ici le temps de prendre soin de lui. « Cultiver des légumes n'est pas une vocation pour moi mais c'est gratifiant, utile. J'aime l'idée de faire quelque chose de A à Z », explique celui qui trouve « incroyable » que ce lieu donne une nouvelle chance aux détenus.

L'autre Simon a intégré la ferme il y a deux semaines. Il n'avait jamais planté de betteraves et apprécie le rythme de cet emploi stable pour pouvoir faire « d'autres choses à côté », il est aussi musicien. Il se réjouit d'apprendre à cultiver des légumes et ne se pose pas plus de question sur le statut de ses compagnons de travail. « Détenus ou pas, on est tous là pour bosser », dit-il sans s'arrêter de planter les jeunes pousses. « Avoir la capacité à produire et à être en relation » : voilà les deux qualités d'un bon salarié en insertion ici, résume le responsable maraîchage.

« Des hommes qui se relèvent »

Côté bureau, c'est Émilie qui œuvre. Elle est assistante socioprofessionnelle (ASP) et gère les salariés en insertion mais, surtout, les résidents dans les démarches de préparation à la libération : logement, formation, emploi. « Ma mission est de remettre à jour tous les droits des détenus lorsqu'ils arrivent : RSA, papiers d'identité, CPAM, impôts… Ensuite nous travaillons sur les projets à venir avec leurs conseillers pénitentiaires d'insertion et de probation (CPIP, ndlr), qui viennent leur rendre visite tous les 15 jours, déroule-t-elle. Dans l'idéal, ils intègrent leur nouveau logement le jour de leur levée d'écrou », mais dans les faits, ils peuvent rester là quelque temps encore, le temps de se retourner.

« On qualifie de sortie positive ceux qui trouvent un emploi ou une formation dans les trois mois qui suivent leur sortie, mais ça ne prend pas en compte le reste du travail », déplore celle qui dit voir « des hommes qui se relèvent ici. Ce placement extérieur, ce sas, est important car on voit des hommes arriver dans un état psychique, physique et avec une confiance en eux très dégradés. On les voit se relever et ça, c'est du positif pour nous, même si ce n'est pas quantifiable », milite Émilie.